Le journal de France 2 du 10 novembre 2009 a choisi de s'intéresser au changement climatique. Le présentateur, David Pujadas, introduit ainsi le reportage qui suit : « À un mois du sommet de Copenhague, les scientifiques sont-ils tous d'accord pour alerter sur le réchauffement climatique ? Hé bien la réponse est non et les toutes dernières données indiquent que la température est restée stable ces dix dernièrs années sur Terre. Quelle importance donner à ces chiffres, c'est là tout l'objet de la controverse. ». Reprenons point par point les différents éléments de cette introdution.
Les scientifiques pas d'accord ?
Les scientifiques ne sont effectivement pas tous d'accord mais les experts du GIEC disent que les activités humaines contribuent au réchauffement climatique (voir p. 8). Par ailleurs les académies des sciences des pays du G8 (les plus émetteurs de gaz à effet de serre) plus celles d'Afrique du Sud, du Brésil, de Chine, d'Inde et du Mexique ont appelé en juin 2009, entre autres, à réduire d'environ 50% les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050 par rapport aux niveaux de 1990. Alors oui, certains scientifiques, toujours prêts à se faire de la pub, ne rechignent pas à adopter une position contraire, souvent au mépris de l'honnêteté intellectuelle comme nous le verrons par la suite. Mais ces scientifiques, tel Vincent Courtillot pourtant membre de l'académie des sciences française, signataire de l'appel précédent, sont largement minoritaires. La plupart des scientifiques s'accordent pour reconnaître le rôle de l'homme dans le changement climatique.
Plus de réchauffement depuis 10 ans ?
D'après l'introduction de Pujadas, il n'y a plus de réchauffement depuis 10 ans. En tant que téléspectateur, et sans plus d'explication, on peut donc légitimement supposer que le réchauffement climatique était en fait une vaste mascarade qui est désormais terminée. Le reportage qui suit l'intervention de Pujadas ne nous permettra pas de trancher puisqu'il s'agit d'un débat « d'experts », aux arguments lapidaires, et qui porte sur autre chose que le réchauffement ces dix dernières années. Pour avoir plus de précision, on peut se reporter à une explication du Met Office britannique. On remarque alors que les années 2001 à 2008 ont été parmi les 10 plus chaudes (avec 1997 et 1998) depuis plus de 100 ans. Ceci alors que nous sommes dans une période de minimum de l'activité solaire. Nous recevons donc moins d'énergie du Soleil mais la température reste, malgré tout, élevée. Pas de quoi remettre en cause le réchauffement climatique ! Nous sortirons prochainement de cette période de minimum solaire et le réchauffement poursuivra sa hausse. Ce n'est pas pour autant qu'il ne faut pas nous alerter sur les risques du changement climatique !
Le débat d'« experts »
Suit un reportage où deux scientifiques sont interrogés : Jean Jouzel présenté comme climatologue (glaciologue serait plus juste) et Vincent Courtillot, physicien. Vincent Courtillot est un proche de Claude Allègre et ils défendent tous deux des thèses proches sur ce thème là. Première question pour les deux scientifiques : « Réchauffement climatique : une réalité ? »
Réchauffement climatique : une réalité ?
Jean Jouzel (JJ) répond (en 11 secondes !) que tout cela est bien connu par de nombreuses mesures et que ça ne fait pas grand doute. Vincent Courtillot, (VC) lui, répond (en 18 secondes) qu'on ne sait pas bien mesurer la température (??) et que le réchauffement est régional et qu'on ne sait pas bien l'expliquer (??). Pourtant il n'y a pas de problème sur ce sujet : on sait expliquer certaines différences régionales et ce n'est pas ça qui pourrait remettre en cause le réchauffement. VC ne répond donc pas à la question.
Origine humaine ou naturelle ?
Le journaliste effectue une présentation pour la moins surprenante : « Qui est responsable ? Les climatologues accusent le CO2, donc l'homme, les physiciens pensent plutôt aux variations du Soleil. ». Premièrement le GIEC ce ne sont pas que des climatologues, de nombreuses disciplines y sont représentées, y compris les physiciens. Ils n'accusent pas le CO2 mais disent que les gaz à effet de serre (dont le CO2 fait partie) sont les principaux responsables du réchauffement climatique. Ensuite, Vincent Courtillot ne représente pas tous les physiciens et les « variations du Soleil » ce n'est pas une thèse défendue par tous les physiciens mais par quelques-uns.
VC répond que les émissions de CO2 augmentent continuellement alors que les variations du Soleil montent et descendent comme la courbe des températures, il en conclut que c'est raisonnable de penser que le Soleil est un déterminant majeur dans l'évolution du climat. Au delà du fait que raisonner en regardant uniquement deux courbes est très léger pour un scientifique (on l'excusera il devait répondre rapidement et donc simplifier), il se trompe complètement : la courbe des températures monte progressivement ! Ainsi, en comparant le flux du Soleil arrivant sur Terre et la courbe des températures, on se rend compte que la première à une tendance stable alors que la seconde augmente.

Dans le graphique ci-contre (source : Bard et Delaygue) Climax (courbe verte) représente le flux solaire arrivant sur Terre et Tglobe (courbe rouge) représente la température du globe. On peut effectivement noter que la courbe rouge est sur une tendance ascendante alors que la courbe verte est sur une tendance stable (ce qui n'empêche pas des fluctuations régulières).
Jean Jouzel, lui, répond que si le réchauffement était dû au Soleil les hautes couches de l'atmosphère se réchaufferaient également, ce qui n'est pas le cas.
Enfin, le reportage se termine sur une question à propos de la montée des océans où Vincent Courtillot fait une projection de la montée future des océans à partir de celle qu'on a pu observer sur le siècle dernier ! Il oublie que ça n'a rien à voir et que les modèles qui prévoient la hausse des océans sont légèrement plus complexes. La montée des océans est un phénomène complexe et lent (dilatation des océans, montée des eaux due à la fonte des glaciers ou banquise continentale).
Pourquoi ce reportage ?
Le journaliste conclut en disant « Les politiques ont besoin d'expertises scientifiques claires pour se prononcer [à Copenhague] ». Or, comme je l'ai précisé ci-dessus, le consensus est là et les scientifiques, à part quelques-uns peu crédibles, sont d'accord pour remettre en cause les émissions de gaz à effet de serre. On peut se demander ce que vient faire ce reportage partisan dans un journal télévisé. Il existe des sujets sur lesquels il peut exister un débat mais celui-là est consensuel parmi les scientifiques. Comment un téléspectateur peut-il se faire une opinion devant cette avalanche d'informations qui lui arrive en quelques secondes ? Les scientifiques ont peu de temps pour s'exprimer (36 secondes pour Jouzel et 41 secondes pour Courtillot) et doivent donc balancer le plus d'arguments en le moins de temps possible. Si vraiment, la rédaction de France 2 pense qu'un débat est nécessaire sur ce sujet, il faut dans ce cas prendre le temps d'expliquer les choses clairement en organisant une émission pour cela et non balayer le sujet en un peu plus de deux minutes.
Courtillot est-il légitime ?
Ensuite que vient faire Courtillot en tant qu'expert sur l'évolution du climat ? Il reconnaît lui même qu'il n'est pas un expert du réchauffement climatique. Il a néanmoins publié un article sur ce sujet dans une revue scientifique. Dans celui-ci il a tenté de prouver que les changements de température étaient gouvernés par le champ magnétique terrestre, lui-même influencé par l'activité solaire. Malheureusement pour lui il a été pris en flagrant délit de tricherie. Ce qui lui est reproché : avoir coupé des données pour ne conserver que ce qui l'arrangeait, avoir utiliser des températures du globe incorrectes (la source mentionnée est également fausse), utiliser un modèle (tout en en mentionnant un autre) qui n'est pas fiable. Cet épisode a eu lieu en 2007 mais pourtant ça n'a pas empêché Courtillot d'utiliser de nouveau ces courbes (fausses) pour un exposé grand public à l'université de Nantes le 8 juin 2009 (on peut le voir dans cette vidéo à 6'50).
Pourquoi France 2 est-elle allée interroger un scientifique très controversé quant à ses positions sur le réchauffement climatique et dont on sait qu'il a « modifié » des données pour tenter d'aller dans son sens ? Pourquoi France 2 cherche-t-elle à mettre le doute dans l'esprit des téléspectateurs sur le réchauffement climatique ? Car c'est bien cela qui ressort de ce reportage « on ne sait pas ». Dans le même genre, aura-t-on droit à un débat sur « la théorie de Darwin est-elle vraie ? », avec un créationniste dans le rôle d'expert reconnu. Le débat scientifique est nécessaire mais il doit se passer entre scientifiques, par le biais des revues scientifiques. Nous n'avons pas les compétences et les connaissances nécessaires pour déterminer qui de Jouzel ou de Courtillot a raison. La seule chose qu'on sait c'est que Courtillot cherche à faire sa pub, quitte à s'asseoir sur une certaine rigueur scientifique... malheureusement ce n'était pas mentionné dans le reportage de France 2 !