Faut-il renverser l’ouverture ?
Depuis quelques jours, et dans la perspective des régionales, le vent de l’ouverture semble donner des signes de renversement. Cela a commencé avec la rumeur de la présence
de Jean-Luc Romero sur les listes du PS en Ile-de-France, cela a continué, mercredi 4 novembre, avec l'information – rapidement corrigée comme une plaisanterie –
d’une main tendue à Rama Yade pour figurer comme
tête de liste d’ouverture dans les Hauts-de-Seine.
La proposition n’a pas laissé l'opinion indifférente, à en voir le buzz impressionnant qui s’est développé sur Internet en quelques heures. Par-delà l’épiphénomène médiatique, la question de fond mérite donc d’être posée : à supposer que cela soit possible, est-il souhaitable, pour la gauche, de contre-attaquer sur le plan de l’ouverture politique, en tentant très concrètement d'intégrer des personnalités de droite dès les régionales ?
Cette interrogation n’est pas illégitime. Une « contre-ouverture » pourrait d’abord procurer une satisfaction psychologique à un camp politique qui a le sentiment de subir depuis deux ans, sans répliquer, coup sur coup de la part de l’UMP. Ce serait en particulier une façon de laver la souillure des défections de personnalités emblématiques de la gauche en faveur du gouvernement, ou d’organismes et de commissions proches de l'État. Ce pourrait être, ensuite, un moyen de capter des personnalités disposant d’un fort capital médiatique ou de sympathie dans l’opinion – comme Rama Yade – avec effet dream team à la clé. Ce pourrait être, enfin, l’occasion de prouver à l'opinion que la gauche n’est pas sectaire, qu’elle rassemble largement, et peut constituer une coalition majoritaire dans le pays, face à un président de plus en plus contesté. Ajoutons, par ailleurs, que cela s’inscrirait dans le mouvement général d’affaiblissement des partis politiques, ou plus exactement d’accroissement de leur porosité, que ce soit par la base – le principe des primaires, qui permet à des non-adhérents de prendre part à des désignations de candidats – ou par le sommet – la nomination de « personnalités de la société civile » à des postes de direction ou sur des listes électorales.
Pour toutes ces raisons, à commencer par la satisfaction bien compréhensible de se « venger » de l’ouverture sarkozyenne, on pourrait être favorable à une tentative de retournement de l’ouverture. Je pense pourtant que cette idée se révèlerait, sur la durée, catastrophique. Si on peut comprendre, voire justifier, que la majorité politique qui est à la tête de notre pays tende la main à l’opposition ou à des personnalités d’opposition dans une souci de représentation de l’ensemble des Français (comme François Mitterrand l'avait fait en son temps), cela n’a pas de sens pour une force politique d’opposition, qui, par définition, doit porter un choix politique différent, et incarner une possible alternative.
Il en va ensuite du respect des militants et de la raison d’être des partis politiques. Une de leurs fonctions est de sélectionner, former et porter des personnels politiques jusqu'à des postes d'élus. En toute logique, les candidats présentés par un parti donné à une élection devraient être systématiquement issus – sauf cas exceptionnel – de ses rangs ; l'habitude prise depuis quelques années de garder des places pour la « société civile » est d'ailleurs tout à fait questionnante, et sonne soit comme un aveu de non-représentativité des partis par rapport à cette société, soit comme une volonté de faire des coups médiatiques pour décrocher quelques contingents de suffrages supplémentaires. Dans tous les cas, il faut s'interroger sur le message envoyé, ce faisant, aux militants et plus largement à l'opinion. Il est double : tout d'abord, il laisse entendre que le parti ne dispose pas de personnes de ce type parmi ses militants (dans le cas de Rama Yade, pas de « femme issue de la diversité » digne d'être tête de liste) ; ensuite, il instille l'idée selon laquelle il existerait une catégorie de « stars politiques » ou de « politiciens professionnels » absolument interchangeables, capables par leurs qualités de faire gagner n'importe quel parti, et qui deviendraient donc les objets (consentants) d'une sorte de mercato politique permanent, calqué sur celui du football, où l'on achèterait les prodiges du moment à coup de places éligibles ou de circonscriptions acquises d'avance.
Par-delà ce problème de composition du personnel politique (et de place dévolue aux militants issus de la voie partidaire traditionnelle), se pose enfin de façon tout à faire cruciale la question du sens profond de l'ouverture, et de ses effets idéologiques. J'écrivais plus haut que l'ouverture pratiquée par un pouvoir en place peut être comprise comme une volonté de tendre la main à l'ensemble des Français. Mais il est tout à fait clair, dans le cas de Nicolas Sarkozy, que la main tendue est au moins autant, si ce n'est totalement, une stratégie de déstructuration non seulement de l'opposition, mais de l'ensemble du champ politique. Stratégie qui vise à brouiller complètement les repaires idéologiques, et à imposer l'idée selon laquelle il y aurait des problèmes politiques neutres, auxquels on pourrait apporter une réponse technicienne dépassionnée et sans prisme partisan, sous la houlette d'un chef d'État incarnant l'intérêt général. Il faut bien voir que cette stratégie n'est possible pour l'UMP, et partiellement réussie par elle, que dans la mesure où la droite française a actuellement une identité politique claire, n'est pas déchirée par des querelles suffisamment graves pour la mettre en danger, et dispose en conséquence d'une relative hégémonie sur notre société (malgré des soubresauts liés à l'exercice contesté du pouvoir présidentiel). La gauche dans son état actuel – fragmentée, idéologiquement confuse, sans dirigeants consensuels – ne dispose pas de la stabilité nécessaire à la réussite d'une pareille stratégie de déstabilisation de ses adversaires. Plus encore, il est évident que son inaptitude persistante à afficher une identité politique claire et assumée est une des principales causes de ses difficultés à convaincre, et à rassembler, le « peuple de gauche ». Aller chercher des stipendiaires dans le camp d'en-face, subitement qualifiés « de gauche » parce qu'opposants internes (dans leur famille politique) à Nicolas Sarkozy, ne peut qu'accroître le sentiment d'opportunisme et de confusion intellectuelle qui démobilise les sympathisants potentiels des partis de gauche.
La fascination pour l'ouverture est à mon sens, d'une part, le fruit d'un complexe d'infériorité par rapport à la réussite de Nicolas Sarkozy et aux méthodes qu'il a employées, et d'autre part la conséquence d'une erreur d'appréciation quant à ladite réussite. Ce n'est pas l'ouverture qui a permis la victoire de l'actuel président de la République, c'est au contraire sa capacité à porter un discours fort, rhétoriquement cohérent, et sans dissonances internes à son camp. Sa victoire a été politique et idéologique. C'est sur ce plan, et non par des combinaisons tacticiennes, que l'on pourra le vaincre.
Romain Pigenel
1) Bernard Kouchner était depuis longtemps plus proche des neo-conservateurs que de l'idéal socialiste :
_ toujours aligné sur les positions politiques de George Bush (notamment en ce qui concerne l'intervention en Irak),
_ néolibéral sur le plan économique (il passait son temps à critiquer les "pesanteurs françaises", les "blocages"),
_ eurobéat (tout ce qui est européen est bon par essence surtout si c'est pour remettre en cause le modèle social français et les positions du Conseil National de la Résistance)
_ etc.
2) Quant à Éric Besson, on peut s'interroger sur les valeurs d'un dirigeant socialiste qui fut directeur de la fondation Vivendi de 1996 à 2001. Quand on connait les méthodes de cette entreprise, notamment en terme de transparence, de lobbying et de marchés publiques, on est surpris qu'un homme dit "de gauche" s'acoquine avec une telle institution.
Il aura raison.
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