Nul ne l'ignore plus désormais: le président de la république a passé un savon, « un quart d'heure d'humiliation » à Arlette Chabot, directrice générale de l'information de France 2, de France 3 etc, en marge de l'entretien télévisé qu'il a accordé aux deux principales chaînes françaises.
Cet incident est rapporté partout, mais très curieusement, peu de journalistes s'attachent à « recontextualiser » (selon le mot inoubliable de mon ami Gérard Leclerc), la colère du chef de l'Etat contre Arlette Chabot. Pourquoi tant de haine?
Je suis également certain que beaucoup de mes lecteurs s'étonnent également.
Pourquoi s'en prend-il à Arlette, la pôvre choupette, alors qu'elle a montré depuis des années qu'elle ne lui était guère hostile (cf la définition du mot « litote »)? C'est incompréhensible?
J'ai donc décidé d'éclairer la lanterne de mes amis lecteurs.
Il y a de cela quelques temps (de mémoire à l'été 2007), confortablement installés à la terrasse d'un café parisien, un proche du chef de l'Etat (eh oui!) et admirateur du blog FrançoisMitterrand-2007 me confia que son patron détestait silencieusement Arlette depuis la fin de la campagne 1995 et que désormais président, l'heure de la vengeance allait sonner.
Cette affirmation me stupéfia. J'objectai alors à mon interlocuteur que Tatie Arlette (période que je connais bien) s'était toujours montrée plus que complaisante avec son chef et que franchement, je ne comprenais pas l'objet de cette détestation.
J'ajoutai au surplus, que de 1993 à 1995, nul ne se faisait d'illusion sur la préférence de la directrice adjointe de la rédaction qu'elle était alors, vu que dans les couloirs de France 2 ou en conférence de rédaction, elle baptisait Chirac « le naze » et Balladur (le candidat du futur président) « mon doudou », poussant même la prévenance jusqu'à lui choisir ses cravates lors d'une interview à Chamonix; bref, je tentai de démontrer à mon interlocuteur que si le nouvel élu était décidé à se venger d'Arlette, c'était une décision bien injuste.
« Mais enfin! s'exclama mon interlocuteur, tu ne comprends pas qu'elle a trahi! C'est ça que Nicolas ne lui a jamais pardonné! »
Je vous confesse que les deux bras m'en tombèrent. Et mon interlocuteur de me dire qu'elle serait privée des interviews présidentielles à court terme et qu'à la fin du mandat de Carolis, son long règne à la tête de l'info de la deux s'achèverait. Et comme j'affichais une moue dubitative, mon interlocuteur conclut: « Tu verras ». Et depuis, je vois.
Repensant à cela hier, en lisant avec tristesse qu'Arlette avait subi un quart d'heure d'humiliation, j'ai pensé à cette incroyable période que fut la cohabitation de 1993-95.
Je me suis souvenu d'épisodes amusants.
Je me suis souvenu que pour couvrir les plans de com' de Balladur, Arlette désignait des journalistes n'appartenant pas au service politique et que ces derniers (dont j'étais) découvraient à l'antenne du 20 heures des reportages étonnants, comme le fameux sujet consacré à la prise d'un avion de ligne d'Air Inter par le très simple Edouard Balladur, qui, pour partir en week-end à Chamonix tenait à communiquer sur le fait qu'il ne prenait pas les avions du GLAM.
Je me suis souvenu de la tête d'Arlette, un jour de février 95, à la lecture du premier sondage annoncant que Chirac et Balladur étaient désormais à égalité et que rien n'était joué pour la présidentielle; cette terrible grimace, ces petits yeux perdus, et cette petite phrase en forme d'aveu: « Ça n'est pas possible ». Je me suis souvenu encore d'Arlette, au soir de la victoire de Chirac, le 7 mai 1995, donnant des consignes pour que l'entrée du plateau de France 2 soit interdite à Frédéric Mitterrand, qui avait soutenu Chirac contre Balladur et Jospin, et qui voulait le faire savoir.
Et je me suis souvenu de tant d'autres épisodes tout aussi ridicules, tragiques, comiques, pathétiques dont Arlette avait été l'actrice talentueuse, l'héroïne brillante, la vedette crépusculaire... Il me faudrait 600 pages encore pour raconter tout cela...
Et puis, effectivement, il y eut la suite...
Pour survivre encore et toujours, Arlette décréta que Chirac élu n'était, tout compte fait, pas si « naze » que ça, oubliant Balladur, ses cravates, son avion d'Air Inter, ses sondages, et celui qui avait été son plus fidèle soutien, celui qui, déjà, faisait les comptes de ceux qui avaient trahi sans vergogne (en tout cas de son point de vue) un certain Nicolas Sarkozy....
Eh bien, me remémorant tout cela, je ne pouvais m'empêcher de me dire qu'humiliée par le chef de l'Etat avant hier, Arlette devait depuis méditer la justesse de ce mot de Proudhon: «Les fautes dont nous te demandons la remise, c’est toi qui nous les fais commettre; les pièges dont nous te conjurons de nous délivrer, c’est toi qui nous les as tendus ; et le Satan qui nous assiège, ce Satan, c’est toi ».