Alors que la star française enflamme les zéniths de France, il est important de s’interroger sur le grand écart que l’artiste est contraint de faire entre la gestion d’un business très lucratif et le soutien d’associations et de causes qui tentent désespérément de pallier la violence du système économique qui régit le monde entier.
Comment est-il possible de concilier le mot promotion (et tout ce que ça peut avoir d’anti-altermondialiste) et celui d’altruisme, voir de générosité ?
Pendant que je travaillais sur le livre que j’ai écrit sur la vie et l’œuvre de l’artiste, je ne parvenais pas à comprendre la logique idéologique voir intellectuelle. J’avais parfois tellement de doute sur la probité de cet homme que je voulais arrêter d’y travailler. C’est en lisant, ces jours-ci, les nombreux articles sur ses concerts toujours aussi brûlants, à travers la France, que j’ai réalisé que je ne m’étais pas trompé.
Pour la petite histoire, Manu Chao a signé pour le label Because, pour la sortie de son album Radiolina en 2007. Hors cette maison de disque qualifiée d’indépendante par les naïfs est le fruit d’un des plus puissants patrons du disque en Europe : Emmanuel de Buretel. Ancien PDG de Virgin et d’EMI, l’homme est avant tout un chasseur de talents, dans le but d’en faire de véritables stars mondiales et des engrangeurs de millions de dollars. C’est lui qui, dans les années 90, participa en partie à la destruction du milieu alternatif en créant tout un tas de labels pseudo-indépendants, essentiellement contrôlés par la major Virgin.
Delabel (avec son sous-label Hostile), Labels, Ascoli furent de formidables faux labels indépendants qui transformèrent de purs artistes alors inconnus en produits marketing, d’abord proposés à des publics cibles, puis au dit « Grand Public ». Manu Chao, Kezia Jones, IAM, Alliance Ethnik, Assassin, Tonton David, Ministère Amer, MC Solaar, Air, Simian, Phoenix, Saïan Supa Crew, Daft Punk bénéficièrent de cette incroyable carrefour entre libéralisme économique et « fashionisation » de la contestation, des idées révolutionnaires et pire, des luttes que l’on qualifie généralement de « gauchistes » et maintenant d’altermondialistes. Tout ce qui était en périphérie, ce qui remettait en question l’ordre établi et le système était mis sous contrat et « marchandisé » tous azimuts. De Buretel, dans le milieu musical, est un précurseur de l’absorption de la révolte par le capitalisme.
Business et poing de la révolte levé en concert
Et l’une de ses premières « victimes » fut Manu Chao et son groupe d’alors, la Mano Negra. Tandis que le leader du groupe et son cousin Santi (Tiens tiens, devenu un ponte d’Universal aujourd’hui) réussissaient à négocier des contrats en semaine et levaient le poing de la révolte contre le système le week-end, d’autres membres du groupe en eurent plus qu’assez de ce « défro-cage » en règle devant les exigences prioritairement commerciales de la major.
La Mano creva d’avoir signée avec le Diable et Manu Chao se trouva seul, sans projet, déçu que ses comparses n’aient pas mis un peu de vin dans leurs pipes à eau. C’était sans compter sur Emmanuel de Buretel qui ne lâcha pas Manu et le poussa à composer encore. Cela aboutit à l’album Clandestino, signé chez Virgin, qui fit un tabac en se vendant à plus de 2,5 millions d’exemplaires à travers le monde.
On connaît la suite. Manu Chao est souvent apparu en compagnie de militants d’extrême-gauche, des altermondialistes. Il participa à des événements d’ampleur organisés contre le G8, il soutient régulièrement des causes et des leaders qui œuvrent contre les ravages de la mondialisation et de son moteur, le capitalisme. Il s’exprime beaucoup et avec une vraie lucidité sur ces sujets. Virulent, clair, il n’hésite pas à foncer dans le tas… Et c’est bien ça qui attire les foules (ainsi que ses tubes rock n’rollo-latino).
La tournée française de Manu Chao qui a débuté à Chambery le 6 septembre 2009 et s’achèvera le 1er octobre 2009 à Nice, bat son plein, et les articles dithyrambiques pour l’homme se démultiplient à la vitesse de l’éclair et de la promotion… La crise aidant, il est souvent considéré comme le Sauveur par les fans les plus transis mais au moins comme l’un des fers de lance pour toute une frange de la population. Tout comme le terme « beau parleur » définit un dragueur qui manie et manipule bien la langue, on est en droit de se demander s’il ne serait pas un peu le « beau parleur » des causes et des luttes lorsqu’il met les pieds en France.
Parce qu’en réalité, Manu Chao n’écrit pas là son « cahier d’un retour au pays natal ». Bien au contraire, il ne souffre pas de la nostalgie et a bel et bien planté sa vie ailleurs que dans l’Hexagone. Non qu’il soit franchement méprisant à l’égard de la France, mais sans doute parce qu’il se sent plus proche de ses origines, l’Espagne (La Galicie, le Pays basque mais aussi la Catalogne qu’il a adopté), et qu’il sait qu’il n’y sera pas brocardé comme par ici.
Septembre 2009 est donc le mois de la sortie de son nouveau produit, un CD/DVD au doux titre de Baionarena, et une tournée assortie d’interviews consensuelles… L’exercice de la promo. Oui voilà comment cela s’appelle : la promotion.
Pas de soucis, sauf si l’on songe que cette démarche est totalement en opposition avec les idées qu’il affirme défendre. Mais Manu Chao n’a pas le choix. Son label, Because, qui est l’un des plus rentables et énergiques du moment, qui engendre des bénéfices, qui produit de la richesse à l’heure où la crise baffe les citoyens moyens, a mis en place une très grosse machine à faire le buzz. Sans aucune forme de scrupules, à l’instar des producteurs de tee-shirt Che Guevara, la maison de disque sert le message révolutionno-pacifisto-progressiste au grand cœur de celui que certains veulent considérer comme le Bob Marley du XXIème siècle.
Une foule d’ex-punks rangés et assagis, d’étudiants en panoplie de révoltés altermondialistes sans idées, des quidams attirés par la lumière et le sexy des musiques latino, des fans de la dernière heure qui carburent au « je ne t’aime plus mon amour » remixé par Bob Sinclar, se ruent dans les zéniths, salles immenses et impersonnelles où Manu Chao dispense son énergie et son concert archi-rôdé, invariablement organisé et orchestré, loin des premières explosions du Radio Bemba (son groupe) des débuts de sa carrière solo.
Certes, il est annoncé des « prix cassés » (29 euros, c’est un prix cassé ?) comme Babou, Naf Naf ou Auchan propose des remises exceptionnelles sur tout le stock du magasin, mais il ne faut pas s’y tromper… C’est du show-business, et uniquement ça.
Lorsqu’il aura terminé sa tournée française, Manu Chao s’en retournera à son monde, à ses causes et ses luttes. Il retournera jouer gratuitement en Afrique, en Amérique du sud ou ailleurs. Il donnera de son temps à ses secrets et à sa vision pure du monde… Mais pour l’instant, et entre parenthèse, Manu chao donne des gages à ce qu’il conteste par ailleurs…
Pour conclure, je citerais Antonin Artaud, qui écrivit, dans son sublime Pour en finir avec le jugement de Dieu :
Alors vous l'aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté. Alors vous lui réapprendrez à danser à l'envers comme dans le délire des bals musette. Et cet envers sera son véritable endroit.
Andy Vérol
Auteur de Manu Chao, le clandestino, Editions Pylône, 2009.