Les deux affaires de la semaine (Fauricia et Hortefeux) ont un mérite singulier: au delà de leur aspect politique, elles actent l'entrée en agonie du vieux journalisme officiel à la française. Terminé les cachotteries, les connivences, les petits arrangements entre amis, les nageurs en eaux troubles, les complices aveugles de traficotages divers... Le net, le "tout-à-l'égout" du journalisme tant redouté par Denis Olivennes, accomplit son oeuvre libératrice et salvatrice.
Jean-Michel Aphatie hier, s'est lui même amusé à dresser le paysage de la couverture médiatique de l'événement: « Pas un mot, pas un titre, à la Une du Figaro, du Parisien, de Libération, de La Croix, des Echos, de l’Humanité. L’info est tombée à 17 heures. Ce ne sont donc pas les nécessaires délais de bouclage qui expliquent cette absence. Et à l’intérieur, on peut noter des différences de sensibilité. Libération, par exemple, relativise beaucoup le tintamarre. « Hortefeux, prototype du ministre lourdingue », lit-on page 12.
Le Figaro, c’est plus drôle, en bas de la page 6, noyé dans le coin, écrasé par les papiers du haut, ce titre: « Fillon dénonce une campagne de « dénigrement » contre Hortefeux ». Tout de suite dans le deuxième épisode, sans même mentionné le premier, c’est-à-dire l’existence de la vidéo et la polémique qu’elle a déclenché. Le postulat est sans doute que les lecteurs du Figaro sont sur informés et que l’on peut griller les étapes sans dommage pour leur intellect. C’est bien d’avoir des lecteurs intelligents. »
Et voilà, on ne saurait mieux dire et l'avantage de la citation c'est qu'un simple copié-collé suffit.
Quand à la télévision, le médiateur de TF1 lui-même s'est interrogé sur l'absence de traitement de l'affaire au journal de 13 heures, c'est vous dire la révolution à TF1! Et reconnaissons à France 2 une couverture honorable de l'affaire.
Bilan de la semaine: le vieux journalisme à la française est en train de crever; le net "l'a (presque) tuer".
De ce point de vue, examinons la façon dont l'un des plus dignes représentants de ce vieux journalisme à la française, Gilles Leclerc, président de Public Sénat a traité le cas du dérapage d'Hortefeux. Je précise que je connais Gilles Leclerc et qu'il fut mon chef au service politique d'Antenne 2 il y a longtemps.

Gilles Leclerc donc, a enfin livré des explications relatives à sa tentative d'étouffement de la vidéo en question (je précise que je peux employer le mot car Gilles Leclerc reconnaît lui-même avoir agi dans ce but, se donnant de bonnes raisons de le faire). Que dit-il pour justifier sa décision?
1/ Que le soir où la vidéo est tournée, il renonce à la diffuser because il n'a pas les moyens techniques de traiter cette vidéo de manière éditorialement convenable. Admettons, quand bien même compte tenu des moyens techniques d'aujourd'hui, cela semble étonnant.
2/ Deuxième temps de la défense, après la technique, la philosophie journalistique de Gilles Leclerc. Pour justifier sa décision de censurer la cassette en question, le voilà qui nous sert l'argument choc (attention les yeux!): « Editorialement, je me suis posé une autre question. Un média doit-il tout montrer ? C'est une question que j'ai posée. Diffuser cette séquence aurait représenté une lourde responsabilité vis-à-vis d'une certaine communauté ».
A/ Relevons d'abord l'expression « une certaine communauté ». On dirait que ça lui arrache la gueule à Gilles Leclerc de prononcer le mot « arabe », ou « maghrébin » ou « Beur ». Et surtout, vous noterez qu'en creux, il reconnaît que les propos d'Hortefeux sont de nature à choquer « une certaine communauté », c'est à dire qu'implicitement, il juge que ces propos sont de nature xénophobe ou raciste.
B/ De là, on arrive à l'extraordinaire conclusion de Gilles Leclerc. Constatant de visu le ministre de l'Intérieur de la République française tenir des propos qu'il juge racistes ou xénophobes, ce qui n'est pas rien, le journaliste qu'il est décide de mettre la cassette aux oubliettes pour ne pas prendre « une lourde responsabilité vis à vis d'une certaine communauté ». Elle est pas énorme celle-là? C'est pour éviter de froisser une « certaine communauté » que le président de Public Sénat décide d'embourber un scoop formidable. Eh ben! Avec un raisonnement pareil, on peut se réjouir que Gilles Leclerc n'ait jamais eu l'opportunité de couvrir des conflits majeurs. Si un journaliste présent au Cambodge en 1975 lui avait rapporté une cassette de Pol-Pot annonçant en rigolant qu'il était en train de massacrer la moitié de ses concitoyens, Leclerc aurait-il embourbé ce document pour ne pas prendre une « certaine responsabilité vis à vis d'une certaine communauté » qui aurait pu se sentir légèrement menacée?
3/ Et pour finir, la dernière justification de Gilles Leclerc: il nous explique qu'il décide finalement de ne pas diffuser la vidéo d'Hortefeux dans la journée de lundi car: « Les conditions n'étaient pas remplies pour diffuser. C'était un cas sensible, il aurait fallu raconter le contexte, expliquer où était placée la caméra, voir si Brice Hortefeux confirmait ses propos ». En clair, Gilles Leclerc avoue ne pas avoir diffusé la séquence car cela impliquait de faire parler (si possible) les acteurs de la scène, puis faire un montage, puis mettre des incrustations, puis écrire un commentaire, puis enregistrer ce commentaire, puis faire un mixage pour avoir un vrai reportage, puis le diffuser... Bref, faire un travail de journaliste ordinaire. De deux choses l'une: ou bien Leclerc ne dispose pas d'un seul journaliste à Public Sénat, ou bien il estime que ceux qui travaillent avec lui ne sont pas compétents pour accomplir le B-A-BA du métier, ils apprécieront.
Reste une dernière option. Il se peut que je me méprenne sur le sens de l'expression employée par Leclerc « une certaine communauté ». Qui sait, peut être ne visait-il pas celle à laquelle je pense? Peut être qu'en usant de cette expression, il pensait au ministre, au gouvernement, au président, bref, à cette belle communauté nommée UMP... Moi, je n'ose y croire, mais vous, qu'en pensez vous?