"Ces profs qu'on assassine", très bon bouquin
Les vacances, c’est enfin avoir un peu de temps pour faire ce qu’on avait laissé de côté depuis moment. J’ai entre autres choses pris le temps de lire le livre de Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine (ed. Jean-Claude Gawsewitch, 2009).
Véronique Bouzou enseigne le français en région parisienne. Elle connait bien son sujet pour vivre la situation sur le terrain, et nous livre à travers cet ouvrage une vision honnête et sans concessions du malaise actuel chez les enseignants. J’ai beaucoup aimé ce livre, car enfin j’ai eu l’impression de m’y retrouver. On est loin de tous ces profs auteurs de romans, qui soit nous proposent leurs méthodes infaillibles et génialissimes (légère ironie), souvent de connivence avec leur autorité, ou soit crachent sur les ZEP et traitent les élèves quasiment d’animaux en oubliant de parler de l’ensemble complexe d’éléments qui font ce métier.
Ici, on a un bilan complet et assez terrifiant, parsemé d’anecdotes ou de drames qui ont à un moment ou à un autre défrayé la chronique ces trois dernières années. Véronique Bouzou commence son récit par une visite et une interview à la maison de repos de La Verrière, en grande partie réservée aux enseignants qui ont craqué. Mais bien vite le propos s’axe sur le fait que les enseignants, en cas de problèmes, sont très vite lâchés par leur autorité, qu’elle soit directe ou plus ‘haute’. En cela le titre du livre aurait pu être Ces profs qu’on abandonne. Elle a tout à fait raison. Des mises au placard de profs qui n’avaient pas fait les choses au goût du chef d’établissement/ de l'inspecteur ou qui avaient osé se défendre contre des parents procéduriers, j’en ai été le témoin. C’est très moche. Mieux vaut filer droit dans l’Education Nationale, parce qu’en on n’y trouve que très peu de solidarité.
L'absence quasi-totale de médecine du travail, à part la visite médicale à l'embauche, et alors que nous évoluons quotidiennement auprès d'enfants, les profs trainés en garde à vue pour des motifs fallacieux, le rôle de l'Autonome de Solidarité Laïque, qui essaie de nous trouver des avocats, les affectations absurdes et inhumaines (on aurait pu ajouter les examens absurdes, voir mes derniers articles), le peu de perspectives d'évolution de carrière/ la difficulté pour prouver notre réelle valeur, le manque de respect de base des élèves qui se croient de plus en plus nos égaux, le chacun pour soi (profs versus hiérarchie, profs versus parents, profs versus profs, matières versus matières, plein de parties à jouer!), l'oubli des personnels ATOSS, les chiffres du suicide truqués car on met toujours en avant 'qu'il/elle avait des problèmes d'ordre personnel', le mépris à l'égard des professeurs de maternelle, la progression des communautarismes dans certains établissements... les thèmes abordés sont variés.
Pas de langue de bois: j'ai été très contente de lire, à contrecourant de quasiment tout ce que j'avais pu lire auparavant sous une épaisse couche de politiquement correct, que les élèves d'aujourd'hui NE VEULENT PLUS APPRENDRE. C'est tellement rare de l'entendre (parce qu'il est d'usage d'accuser systématiquement le prof de tous les maux) que ça m'a fait un bien fou. Véronique Bouzou brise aussi le mythe de l'entraide en ZEP, de la fameuse super-équipe de profs, soudée et solidaire, que l'on nous présente régulièrement dans les médias. A force, on a l'impression quand on évolue dans un établissement pas-facile-mais-pas-en-ZEP comme le mien qu'on est nuls et cons, à ne pas s'entendre. Ben non, c'est partout France.
Pour les plus antiprofs et leurs éternelles litanies contre notre métier, je recommande la lecture du passage 'La dictature de l'égalitarisme', comme ça vous ne pourrez plus dire que le livre verse dans le 100% pro-profs.
Deux choses en particulier m’ont intéressée: en premier lieu, le parallèle que Véronique Bouzou nous livre entre la police/la gendarmerie et les enseignants, des métiers méprisés et pourtant en première ligne d'un point de vue désastre social. Je pourrais ajouter les pompiers, car mon conjoint par exemple se prend au quotidien des remarques du type ‘bah vous avez mis tout ce temps pour venir’, quand ce n’est pas des insultes ou des jets de pierres contre le camion. Et que dire de tous ces personnels hospitaliers qui souffrent au quotidien tous les jours... Ce qui est intéressant, comme Véronique Bouzou le souligne, c’est cette défiance réciproque entre forces de l’ordre et enseignants, alors qu’à la base on est tous dans la même galère.
Ensuite, il y a cette réflexion que Véronique Bouzou fait au début du livre: est-il sain pour l’esprit de passer sa vie à l’école? Dans mon cas par exemple, j’ai fait d’autres choses à côté, mais cela reste bien évidemment minoritaire dans mon C.V. Dans mon post d’avant-hier je disais à quel point il est important de dissocier physiquement dans une maison l’espace travail et l’espace famille/détente. Sinon le métier t’écrase. Il le fait déjà bien quand tu passes une partie des weekends à refuser les invitations des amis ou à te faire reprocher par tes enfants de ne pas t’occuper d’eux, parce qu'il te reste un paquet à corriger. Après réflexion, je pense qu’on passe à côté de certaines choses, certaines réalités quand on est toute sa vie Entre Les Murs, oh pas la réalité sociale, comme nous le reprochent de nombreux détracteurs, parce que celle-là on la vit tous les jours à travers les élèves (et on l’a parfois méchamment vécu soi-même, les profs n’étant pas tous des fils et filles de privilégiés, ça aussi on a tendance à l’oublier). Mais par contre, il y a d'autres horizons que l'on ne voit pas, ça c'est sûr...
En fait, peu de choses m’ont déplu dans le livre: *une vision un peu radicale des syndicats, pour commencer. Véronique Bouzou ne les aime pas, et ça se sent. Pour ma part, il m’est arrivé de critiquer leur nombre et parfois leur inefficacité, en partie sur Le Post d'ailleurs, mais ils font encore fort heureusement partie des rares défenses/droits qui nous restent en cas de problèmes.
*Ensuite Véronique Bouzou n’a selon moi pas assez parlé du rôle parfois déficient des CPE; je pense tout particulièrement à ceux qui font copain-copain avec les élèves et nous sapent encore plus notre autorité.
*Selon moi elle n’insiste pas assez sur la haine dans la société française à l’égard de l’enseignant, largement entretenue dans les médias. Je pense en effet que nous sommes le métier le plus haï; Véronique Bouzou parle à certains moments de notre rôle de punching-ball public pour tous les problèmes de société ou de 'bouc émissaire de l'échec éducatif', je cite, mais personnellement je pense qu’on atteint un niveau encore supérieur. Il n'y a qu'à voir les commentaires sur Le Post, dégoulinants de ressenti personnel pas forcément très objectif, et surtout de jalousie (le pic de saloperies que j'ai pu lire juste avant les grandes vacances était très révélateur). Certains ici me lisent tous les jours pour me balancer une petite pique sur un détail. Ils font pitié. Et encore, on est loin des commentaires sur Le Figaro par exemple, qui sont d'une violence inouïe.
*Pas d’accord non plus avec la page 197 du livre, je cite ‘Quant au directeur d’école, c’est un enseignant détaché qui occupe la fonction de direction. « En aucun cas ce n’est notre supérieur hiérarchique (…) » tient-elle à préciser’ (elle= une professeur des écoles interrogée dans son enquête). Le directeur d’école a quand même passé un concours, je trouve réducteur de dire qu’il a le même statut qu’un professeur des écoles. C’est quand même bien lui ou elle qui doit assumer les responsabilités dans l'établissement.
Bref, un livre indispensable pour comprendre vraiment ce qui se passe dans l'Educaton Nationale.
A lire sur LePost.fr:
- De la necessité d'avoir un bureau quand on est prof
- Retour sur 'Les beaux gosses'
- It's a trash trash world
- Angleterre: un prof soupçonné de tentative de meurtre sur un élève
Par contre :
" Il n'y a qu'à voir les commentaires sur Le Post, dégoulinants de ressenti personnel pas forcément très objectif "
Je ne pense pas que les commentaires du Post.fr sont forcément révélateurs de l'opinion générale. C'est le problème des forums, on a aucune idée de qui parle et de leur représentativité. Au final, ceux qui bavent sur les posts, ils sont combien en réalité ? Pas tant que ça.
C'est plus facile de critiquer quelque chose qu'on aime pas que de laisser un commentaire appréciateur. Et une plate-forme comme lepost.fr, avec son troupeau de trolls poilus encourage encore plus cette tendance.
Ils sont peu nombreux, mais ils s'expriment partout, toujours pour ramener le débat sur le même sujet de prédilection (immigration; islamisation de la société, conflit de civilisation...).
L'enseignement et les enseignants, ce sont des "proies" faciles pour ces trolls justement en ce qu'on leur attribue une responsabilité dont on se défausse par ailleurs, de parfaits boucs-émissaires.
Donc surtout, ne vous focalisez pas là-dessus, cette impression de *haine* est très vraisemblablement biaisée. Qu'il y ait des incompréhension, c'est vrai; mais bien peu échangeraient leur place contre la vôtre dans la réalité...
C'est comme quand on lit les posts de Tian. A ne lire qu'eux, on peut se dire qu'on vit dans la pire des sociétés, tout ça parce que c'est un condensé de meures, viols, crimes, etc. Mais ça ne représente pas tout ce qui se passe, loin de là. Tous ces crimes ont toujours existé, c'est juste qu'avec Internet, on en prend connaissance plus facilement.
Les commentaires de Zoom75, c'est un peu la même chose : ils représentent un courant de pensée qui est tout à fait légitime et qui a le droit se s'exprimer (après on est d'accord ou pas, c'est un autre problème). Mais ce n'est parce qu'on le croise à tout bout de post que son opinion est majoritaire, et donc qu'il faut commencer à plier bagage en se disant que la France est tombée aux mains des Lepènistes.
Ou que le Post n'est fréquenté que par des haineux anti-profs. Il y en a, mais il ne faut surtout pas se dire qu'ils sont majoritaires.
Mais prof a bien raison de régulièrement montrer une autre facette de la vie des profs, assez éloignés des clichés du prof-glandeur-vacance-travail-que-10-mois etc.
On s'imagine un peu trop que ce sont des êtres humains qui sont derrière la suppression des commentaires.
C'est peut être vrai, mais on se trompe de cible : il y a certainement des dénonciateurs spécialisés qui signalent des commentaires qui les déplaisent. C'est un programme automatique qui va traiter la requête et supprimer le commentaire.
D'ailleurs, vous même, vous dites que vous en dénoncez un certain nombre. Vous êtes très certainement sincère dans votre appréciation des commentaires en question. Mais est-ce si justifié ? Le commentaire que vous avez cité en exemple, il vous choque, il ne fait que balancer un discours FN maintes fois entendus, mais est-ce vraiment de l'incitation à la haine raciale ? Et si même c'est l'opinion intime du rédacteur (ce qui nous échappe : c'est peut être juste un provocateur qui y prend plaisir mais qui s'en fout?), son commentaire est plutôt une incitation à contrôler l'immigration dans le fond non ?
Par exemple, moi je ne suis pas d'accord avec ce qu'il dit, mais ça ne me choque pas qu'il puisse s'exprimer.
Alors, combien de commentaires avez vous fait supprimer que vous jugiez haineux mais pour lequel une autre personne ne serait juste pas d'accord ?
Je pense aussi que le système de modération est à revoir, mais pas forcément pour les mêmes raisons que vous ;-)
Merci, bien cordialement , je ne viendrai plus sur vos post.
Bonne vacances
Maintenant, c'est vrai que la modération a beaucoup de failles...
Par contre, n'accuse pas prof de censurer tes propos, parce que sur certains de ses posts, elle a laissé des belles saloperies passer. Et je doute que ça lui ait fait plaisir.
Je me souviens, à dix-sept ans, avoir été chargée d'une "étude" dans une école primaire et, qu'un soir, les enfants tentant un chahut dans l'escalier à 18 heures, je fis stopper la classe entière au premier étage, en déclarant que personne ne sortirait autrement qu'en rang (un par un, se tenant à la rampe, sécurité oblige) et en silence. Ils étaient quand même plus de quarante. Une mère était entrée dans l'école et, le visage levé vers l'escalier, braillait : "alors, ça vient, non ?", sur un ton d'une vulgarité assez marquée pour que les enfants me jettent un regard étonné. À quoi je répondis : "il faudrait déjà que vous sortiez sur le trottoir". Naturellement, aucun enfant n'est sorti avant que j'eusse chopé la mère vulgaire pour lui dire ce que je pensais à très forte voix et... plaindre son enfant en lui demandant de ne pas suivre ce genre d'exemple. Je persistai cependant, allant jusqu'à enseigner dans le secondaire, persuadée d'avoir la "vocation". Vouais ! Un an et 1/2 plus tard, je quittais l'enseignement, n'ayant pas envie d'aller faire un tour à Verrières. Je vous comprends plus que bien...
Bon post, bon bouquin. Juste un point avec lequel, en tant qu'enseignant, je ne puis être d'accord. Vous écrivez "les élèves d'aujourd'hui NE VEULENT PLUS APPRENDRE". Et alors ? D'une part je pense que les élèves d'hier n'étaient pas forcément plus "apprenants", d'autre part c'est le coeur de métier du prof que de donner envie d'apprendre à ses élèves. Le métier de prof ne se limite pas à un simple transfert didactique de connaissances et de savoir-faire.
"Donnez à l'enfant l'envie d'apprendre et toute méthode lui sera bonne." Rousseau.
Cordialement,
Que les commentaires injurieux de certains ne vous découragent pas !Ils ne reflètent que la médiocrité de leurs auteurs.
Nous sommes certainement plus nombreux à apprécier vos posts, et vraisemblablement un peu plus intelligents...
Bon courage à vous.
J'ai regardé le film "Entre les murs" et je trouve que c'est plus une farce culturelle qui n'est pas du tout représentative voir même très cliché .
Je n'appellerai pas le ressentiment de la population envers les profs de "la haine" qui est le titre d'un autre film mais plus une forme d'idiocratie qui s'installe dans notre société ou celui qui "sait" est méprisé.
Après il faut voir qu'il y a des professeurs qui ont tout à fait raison de faire la part des choses avec leurs élèves .C'est à dire je vous apprend un savoir et vos parents vous éduque .Sauf que certains parents ne jouent pas leur rôle dans la scolarité de leur enfant Il est déjà roi à la maison et il le deviendra à l'école .
Les personnes qui vous crachent dessus sur ce site n'en ferait rien en face de vous, l'insulte sur internet est seulement un indicateur de frustration : moins l'avis est argumenté et plus l'insulte est violente plus la personne révèle son état misérable devant son petit clavier.
Pour moi les syndicats sont simplement des soupapes de sécurité au service du pouvoir et cela quel que soit le milieux. Il vaut mieux lancer et encadrer une grève plutôt que d'avoir droit à une rébellion violente qui ferait beaucoup plus de dégât matériels ainsi que sur l'opinion publique. Les syndicats permettent aussi d'accroitre les tensions entre les différentes corporations et inciter à des réactions telles que "encore en grève ces fénéants."
Pour ce qui est des commentaires haineux je ne saurait que vous conseiller d'utiliser une plateforme de blog gratuite qui vous permettrait de faire apparaitre seuls les commentaires que vous aurez jugé intéressant tout en laissant une note ici et un lien. Cela permettrait de ne pas noyer les commentaires argumentés sous le flot d'insultes.
Concernant le livre, l'auteur à l'air de dire des choses intéressantes :
http://www.dailymotion.com/video/x9k2d2_face-a-linfo-prof-metier-a-risque_news
Je vais essayer de me le procurer.
Pour ce qui est des directeurs d'école, l'enseignante interrogée ne se trompe pas, car dans la réalité, même s'il y a un "petit" concours pour devenir directeur, il y a si peu de monde interressé par la fonction (indemnités ridicules au regard des responsabilités et heures supplémentaires .... sans compter que la plupart sont directeurs non déchargés et donc, font aussi la classe à plein temps....) que tous ceux qui se présentent au concours, l'obtiennent, même les sortants de l'IUFM qui n'ont encore jamais mis les pieds dans une école.
D'ailleurs, on voit de plus en plus de directeurs d'école qui sont aussi bien débutants dans la fonction que dans le métier d'enseignant. Tout simplement car, l'école qu'ils désirent obtenir n'ayant pas de directeur, ils sont sûrs de ne pas atterrir dans un coin qui craint ou loin de chez eux, s'ils prennent la direction.
Et mieux ! L'EN est tellement désespérée que les postes de direction peuvent même être attribués sans concours et de force à certains enseignants de l'école qui ne sont pas volontaires mais qui ont l'"honneur" d'être les plus anciens dans l'école.....
Plus personne ne veut être directeur d'école ... Peut-être que si la fonction était revalorisée ????
Bonne fin de vacances.
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