Les journalistes ne sont pas dans la mouise, moi je te le dis.
Je m’en rends compte parce que c’est mon troisième livre et que, celui-ci, il est facile à marketer : l’attachée de presse prononce le mot magique « doc choc » et elle ajoute « maison de retraite ».
Elle se tait.
Le journaliste chuchote le mot « scandale ? » avec la voix qui monte.
L’attachée de presse elle fait « han han » comme si elle disait oui alors qu’en vrai elle dit ni oui, ni non.
Mon livre arrive par coursier (c’est magique, tout cet argent dépensé pour abattre des arbres) et là le journaliste il se dit « bon je vais un peu lire le début et puis un peu la fin et puis j’écris un papier si j’ai le temps ». Et souvent ils se font prendre au piège : ils le lisent en entier. Ils aiment beaucoup. Ils me disent que c’est fluide, plein d’anecdotes, que c’est facile à lire et plein de conseils sur les maisons de retraite. Un témoignage fort, de l’intérieur.
L’attachée de presse elle me dit : « c’est tout bon »
Et on attend.
Il y a de super papiers qui sortent, des télés qui sont programmées. Des journalistes font plus que leur boulot, ils s’investissent. France Info, Le Parisien, Le Pèlerin, le Figaro, Europe 1, LCI, RMC…Je suis bien reçu, on me pose des questions, le débat est lancé. On parle enfin des vieux dans les médias.
Et puis les premiers refus tombent.
Pour la même raison, tous.
« C’est anxiogène ».
« On adore le livre mais c’est anxiogène »
« On adore le témoignage mais c’est trop dur, les gens vont zapper »
« On adore le témoignage mais si on met ça en couverture, les ventes s’effondrent »
« C’est un sujet en or, c’est un sujet énorme, c’est un sujet génial : le livre est top mais au niveau audience, ça le fait pas, les gens vont pas aimer »
Moi, j’ai de la chance, j’écris tous les jours sur la Nouvelle Star. L’audience de mes billets est excellente, le sujet est vaste, je dois même me freiner pour ne pas trop en écrire.
Je plains les journalistes, les vrais, qui sont confrontés à des sujets de société comme celui que je leur tends avec mon livre : d’un côté les ventes de la presse qui s’effondrent, de l’autre la déontologie, l’envie de faire savoir, l’envie de comprendre et de partager. Et puis les paillettes, le cul, le léger, les liftings, le foot. Tout ce qui est superflu mais qui fait du bien, à petites doses.
Tout ce qui était superflu et qui devient primordial, désormais, car ça fait vendre, coco.
J’ai écrit un document pour simplement poser une question : « Que fait-on de nos vieux ? »
C’est une question dérangeante parce qu’elle nous touche tous, indirectement, à un moment et qu’elle va tous encore plus nous toucher, directement, à un autre moment. C’est pas une question glamour.
Quand j’entends l’Homme en Noir ou la Radio Publique dire qu’ils adorent mais qu’ils vont perdre des auditeurs s'ils en causent, moi, ça me gêne. Pas pour mon livre. Non, ça me gêne pour la qualité de l’info.
Je suis pas aveugle, hein. Libé se meurt depuis le lendemain du « Non » au référendum. France Soir agonise. Le Monde perd 3 millions d’euros par mois*. France Télévisions compte ses sous. Les gratuits serrent les dents. Et la presse people se porte bien, encore heureux qu’il y en ait qui s’en sortent.
Je le savais, en signant, qu’on allait pas pouvoir en parler aussi aisément que si je sortais un truc sur les fesses de Madonna. Mais se faire refuser parce que c’est « trop anxiogène », ça me fait grave chier au nom de la qualité de l’information que j’ai envie d’avaler.
J’espère sincèrement que l'auteur suivant sur le même thème aura plus de temps de parole que moi. Et je reste extrêmemement bien loti. Extrêmement…J’ai une attachée de presse qui s’est super bien bougée et qui se bouge encore. Merci Sylvie. Merci.

* Note de la Rédaction du Post : Le chiffre des pertes annoncé par David Guiraud, DG du groupe Le Monde au Figaro en décembre 2008 est beaucoup plus faible : 4,7 millions d'euros. Les chiffres plus élevés annoncés ensuite dans la presse (cf Les Echos) tiennent notamment compte le coût du plan de départs volontaires.