Virginie Spies est maître de conférences à l’Université d’Avignon, où elle dirige le département des Sciences de l’information et de la communication. Sémiologue de l’image et analyste des médias, elle est l’auteur de « Télévision, presse people : Les marchands de bonheur » (De Boeck, INA). Elle parle aussi des médias sur son blog : http://semioblog.over-blog.org/
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« Tout le monde a sa chance à La Nouvelle Star», c’est du moins le slogan des spots publicitaires que l’on peut entendre à la radio en ce moment. Cette phrase n’est pas anodine, car elle nous dévoile en fait la stratégie de programmes tels que La Nouvelle Star, et reposant sur la fiction suivante : « ça pourrait nous arriver »…
L’histoire de la télévision nous le montre: le téléspectateur a toujours été mis en scène. Depuis les années cinquante, on s’intéresse à la vie des Français de différentes manières, et leur quotidien a toujours été filmé, montré, rejoué. Les choses ont bien évidemment énormément changé à la télévision, mais il ne faut pas croire que la mise en scène du téléspectateur est arrivée récemment : toujours, les médias ont eu besoin de parler à leur public de leur public.

Cependant, et depuis l’apparition de la Télé-Réalité en France en 2001 avec Loft Story déjà sur M6, on a vu la mise en scène des Français à la télévision se transformer, pour proposer des programmes qui prétendent changer la vie des téléspectateurs en en faisant des stars. L’idée est que la chaîne de télévision montre son pouvoir : celui de sortir quelqu’un de son quotidien pour lui changer la vie et en faire une célébrité, et tout a commencé avec Loana. Présentée comme une sorte de Cendrillon moderne, il s’agissait pour M6 de montrer son pouvoir, celui de sortir une jeune femme de sa (pauvre) situation pour lui permettre d’accéder à une vie de rêve. De nombreuses jeunes filles se sont identifiées à Loana, ce que cette dernière a d’ailleurs bien compris, en faisant de son nom une marque, déclinable sur des vêtements ou des chaussures pas cher. La force du produit Loana, c’était qu’elle était tout le monde, son dilemme était peut-être que finalement, elle n’était personne.
Surfant sur ce mouvement, La Nouvelle Star, donne souvent l’impression que tout le monde à sa chance. Ceci est essentiellement dû à la façon de montrer, présenter et mettre en scène les candidats. Qu’il s’agisse du moment des castings ou bien plus tard à Paris, des reportages s’intéressent à la vie de ces jeunes gens, et permettent de mieux les découvrir : on peut voir leur chambre, leurs parents, leurs amis, ce qui peut inviter le téléspectateur à se retrouver dans le parcours ou dans les goûts de l’un ou l’autre des candidats, et éventuellement de se dire : « ça pourrait aussi être moi ». Ce sentiment est exacerbé par les larmes ou les hurlements de joie : ce sont des sentiments partagés par tous et ils permettent de se dire par exemple : « pourquoi pas moi ? J’ai aussi « droit au bonheur, à ce bonheur ». En ce sens, le programme se juge à l’aune de l’authenticité des sentiments, qui ne peuvent être remis en cause, puisqu’ils sont attestés par une image qui ne pourrait tromper, car est elle « vue à la télé ».
L’une des différences essentielles entre Loft Story et La Nouvelle Star est bien entendu la dimension artistique, absolument inexistante dans le premier cas, et fondamentale dans le second. Le principe selon lequel « tout le monde aurait sa chance » est cependant le même et il est essentiel car il permet à certains téléspectateurs de se dire que la télévision peut être accessible à tous, et qu’elle peut fabriquer des « stars ». Plus généralement, c’est parce que la plupart des programmes d’aujourd’hui entrent dans l’intimité des personnes mises en scène qu’ils donnent l’impression que tout le monde pourrait en faire partie, car l’intime est, paradoxalement ce qui nous rassemble. Ces émissions sont fondées sur l’extraordinaire qui surgit de l’ordinaire, et elles sont certainement le symptôme d’une société qui nous dirait que tout est toujours possible, du moment que la télé le dit, en posant dans le fait d’être « nouvelle star », le symbole de la réussite.
Virginie Spies