Le jeudi noir de Michel, héros des usagers en colère

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Par Franz
le 05/02/2009 à 10:11, vu - fois, - nombre de réactions
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Le jeudi 29 janvier 2009, Michel le savait, serait un jeudi noir. Les syndicats, afin de bloquer l’économie française et de détruire les entreprises, appelaient tout ce que la France compte de fainéants et de privilégiés à manifester leur mécontentement au détriment des courageux travailleurs qui préfèrent unir leurs forces en tant de crise plutôt que de diviser celles de la nation. En tant qu’usager, Michel supportait mal cette perspective et se voyait déjà usager en colère. Au lit, le mercredi soir, attendant la venue du sommeil, il se rêva commettant une action d’un éclat sans pareil : il se voyait intégrer les cortèges armé d’un panneau sur lequel il serait écrit Usager en colère, en réponse aux panneaux Cheminot en grève, Urgentiste en grève, Chômeur en grève… Il pourrait faire cela. Ce serait sans doute beau et on le verrait à la télévision et il serait en quelque sorte le héros du jour, courageux étendard d’une majorité silencieuse opprimée. Mais encore fallait-il qu’il trouve le courage d’agir ainsi.

Or le lendemain matin, au réveil, Michel eut le bonheur d’entendre Marc-Olivier Fogiel, notre actuel président du CSA, lui souhaiter sur Europe 1 « Un bon réveil, un bon courage (1)». Il n’en fallait pas plus pour qu’il prenne la décision d’aller troubler les cortèges. Alors il prit la matinée pour préparer son plan, et après un bon déjeuner, il entreprit de descendre au centre-ville avec son panneau provocateur. A l’arrêt de bus, plus d’un demi-millier de personnes (à vue de nez) prenait son mal en patience. Les usagers lésés discutaient entre eux, se soutenaient mutuellement, des amitiés naissaient au cœur de cette guerre sociale aux relents de lutte des classes anarcho-marxiste que personne n’avait voulue, et l’esprit de solidarité enraciné dans le cœur des Français depuis belle lurette se révélait lorsque, çà-et-là, d’aucuns proposaient à d’autres de les descendre en ville avec leur voiture. Le système de la débrouille et de la solidarité marchait à plein régime. On en aurait pleuré.

Enfin, un bus arriva. Mais le bus de Michel ne pouvait transporter plus d’une trentaine de personnes. Une cohue éclata, des vieillards furent écrasés sous les talons de vieillardes se précipitant pour trouver une place assise dans le sens de la marche à n’importe quel prix, fût-ce au sacrifice de l’œil d’un adolescent se trouvant sur un siège, prêt à se lever pour laisser sa place. Bien sûr, Michel, d’un naturel tempéré, ne voulut pas prendre part au pugilat. Et le centre-ville était à deux arrêts. En conséquence, il décida qu’il pouvait aussi bien descendre à pied.

Lorsque Michel parvint à la place de la République, le cortège prenait son départ. Il put y voir, comme l’avaient annoncé les éditorialistes, une populace en proie à l’angoisse, à la peur, à la déprime, au moral en baisse, au mécontentement, à la frustration, exprimant une grogne, une colère compréhensibles bien qu’irrationnelles par certains côtés. Les manifestants, tous des barbus à lunettes mal lavé(e)s, exprimaient diverses attitudes. Les plus nombreux grognaient en faisant groin groin, d’autres pleuraient et ne cessaient de sangloter j’ai peur j’ai peur mon dieu la déprime me gagne. Michel en vit qui se tapaient la tête contre le sol en hurlant je suis en colère, d’autres imploraient le ciel de leur remonter le moral. Certains entonnaient une chanson : angoisse, fausse angoisse, j’ai plus de repère pour l’instant, wadoudidouda, ce à quoi d’autres répliquaient arrête, j’ai jamais pu encadrer Michel Legrand. Des banderoles disaient on est en colère on a peur ; sur d’autres on pouvait lire on a peur d’avoir peur ; et sur d’autres on a peur d’avoir peur d’avoir peur, et ainsi de suite… Bref, Michel put le constater, l’irrationnel les dominait complètement.

Mais les grévistes n’étaient pas les seuls à avoir laissé l’irrationnel prendre le pas sur leur esprit. Les usagers semblaient atteints aussi. En effet, un groupe d’usagers battait le pavé en chantant les grévistes, les grévistes, on est avec vous, on vous aime. Michel en tomba des nues, lui l’usager qui pensait porter la parole des usagers opprimés dans la rue.

Ébahi par cette démence qui semblait devoir s’emparer de tous, y compris des victimes, Michel demeura là un instant, immobile, tenant encore à peine son panneau. Mais une main douce vint se poser sur son épaule. Michel se retourna et ne reconnut pas le chroniqueur du Figaro Yves de Kerdrel, car personne ne connaît cet homme. Michel eût pourtant gagné à le connaître car Yves de Kerdrel avait magistralement expliqué, le jour même sur la radio BFM, le mal qui avait atteint la société française tout entière, laquelle soutenait à 70%, disaient les sondages, le mouvement. Et comme Yves de Kerdrel savait se montrer généreux et que toute occasion de faire connaître ses idées était bonne à prendre, il expliqua à Michel la chose suivante : tu sais Michel, mon petit Michel, la raison pour laquelle les Français soutiennent ce mouvement, c’est qu’«on assiste à une manifestation du syndrome de Stockholm. C’est comme ça qu’on appelle le phénomène de sympathie qui finit par atteindre les otages vis-à-vis de ceux qui les prennent en otages. Et manifestement les Français aiment ce phénomène de grève par procuration. (1) »

Instantanément, Yves de Kerdrel devint le nouveau héros moderne de Michel. Cette explication était si limpide qu’il en pleura de joie. Cela lui redonna du mordant. Il ne pouvait pas laisser ses camarades usagers prisonniers de la guérilla syndicaliste. Il n’y avait pas de raison qu’il n’exprime pas sa grogne d’usager en colère, lui aussi. Alors, d’un pas décisif, Michel se rendit, armé de son panneau, devant la tête du cortège qui comptait entre 20 000 et 2 millions de personnes (à la louche) et fit face aux anarchistes barbus à lunettes qui menaient à la baguette toute cette foule abrutie. Il se trouvait à cinq mètres d’eux, les jambes arc-boutées, les pieds fermement posés sur le bitume, et les défiait du regard. Derrière leurs lunettes sales et leurs poils de barbe remontant jusque dans leurs yeux, les serpents menant la contestation ne comprirent pas, pour commencer, qui était cet homme qui osait stopper leur cortège sans préavis. Derrière, une camionnette qui diffusait la chanson Bloody Sunday de U2 cessa son vacarme. Le silence, exigé en de telles circonstances, s’installa. Michel le savait, l’avenir de la France libre qui aime travailler reposait sur ses épaules. Alors, empli d’un courage intense, comme guidé par une force divine, il s’approcha du leader des leaders, un barbu à lunettes sales, et lui planta son panneau dans l’œil gauche. Le barbu s’écroula, laissant lire à ceux qui se trouvaient derrière lui le contenu du panneau : Usager en colère. Alors tous se mirent à genoux dans un geste commun et supplièrent Michel de les épargner en disant pardon mon doux seigneur, nous ne recommencerons pas, certains entamèrent même un pater noster en se fouettant le dos et d’autres un sandwich au bacon.

A ce moment, surgit de derrière Michel un autre cortège, composé d’une vingtaine de personnes à peine. Il était mené par tout ce que la France comptait de grands éditorialistes, de Christophe Barbier à Claude Imbert en passant par Franz-Olivier Giesbert. C’était Christophe Barbier, directeur de l’hebdomadaire l’Express, qui menait le petit groupe. Il faut dire qu’il en était la plume la plus fine, la plus vive, et n’hésitait pas à le faire savoir en déclamant à l’envi le premier vers de son éditorial du 22 janvier 2009, intitulé Pôle SUD : « La société française est un immense chaudron toujours au feu, où nagent en grumeaux les restes des classes sociales d'hier dans le jus amer des inégalités d'aujourd'hui, et dans lequel touillent en se disputant les marmitons de la contestation comme les bougnats du conservatisme. » Tant de lyrisme ne pouvait laisser personne de marbre, sauf peut-être le regretté Bernard-Henri Levy, qui était pas mal non plus dans le genre.

Lorsqu’ils virent arriver ce cortège, et lorsqu’ils aperçurent la tête transpercée du parangon syndicaliste d’où s’échappaient des gerbes de sang allant plonger dans la marmite bouillonneuse de la France sirupeuse où surnagaient des grumeaux de pommes de terre avinées par la lunatique candeur de l’anarcho-islamo-gauchiste au regard goguenard et à la gouaille caverneuse, les usagers pris en otage se libérèrent tout à coup du syndrome de Stockholm qui les frappait jusqu’alors. Et, dans un mouvement de foule généralisé, au nombre d’environ 10 000 à 100 millions (c’est une fourchette), ils se précipitèrent vers Michel les bras levés vers le ciel, la bouche grande ouverte de joie et d’exultation reconnaissante et brandirent des panneaux sur lesquels on pouvait lire « Michel, notre héros d’un jour, notre héros pour toujours ». Accompagnés du cortège des éditorialistes et chroniqueurs de droite de France et de Navarre, ils portèrent Michel aux nues et le projetèrent dans les airs en criant hip hip hip, tandis que les caméras de la télévision filmaient en contre-plongée et à contre-jour la silhouette de Michel s’élevant vers le ciel dans une pluie de confettis en même temps qu’un feu d’artifice éclatait dans le lointain.

Et voilà, les enfants, comment le 29 janvier 2009, qui devait être un jeudi noir, est finalement devenu le jour de la fête nationale, et voilà pourquoi ce jour-là, pour fêter cet événement indélébile, on ôte deux heures de travail aux douze que compte une journée normale pour les travailleurs de moins de 85 ans. Voilà voilà, prenez vos agendas et notez vos devoirs à faire pour le dimanche 5 février 2029. Et avant de dormir n’oubliez pas de remercier Nadine Morano pour le travail exceptionnel qu’elle accomplit depuis 12 ans à la tête de notre cher pays que nous adorons.

(1) Cette citation entre guillemets est extraite d’un article d’Acrimed sur le traitement médiatique de ce « Jeudi noir ».

 

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