Que ce soit au
Post, au travail, sur les marchés, dans les sections du
PS, le débat associé au congrès s'est finalement polarisé sur deux positions politiques tranchées, en apparence irréconciliables, je les nomme "ségophobie" et royalisme. L'objet de ce post est de définir et de donner mon opinion, et donc de vous influencer dans vos jugements à ce sujet, il s'agit donc d'un post militant: ouvert car tranché.
Si le Congrès de Reims n'est pas le début de la ségophobie, il marque le début du royalisme. Le mot a commencé à exister dans ce sens, de pudiques guillemets l'entourant encore souvent: la même réserve existe à l'oral. En effet, cela n'a échappé à personne: le mot était pris. Mais de façon subliminale car le terme politique pour décrire les partisans d'une "royauté" est "monarchiste", seuls les partisans d'un Roi se sont appelés "royalistes", et souvent pendant des périodes de tensions graves où la monarchie elle-même vacillait. Cette existence, encore précaire, d'un mouvement s'appelant royaliste sans roi est en soi une victoire symbolique pour tous ceux qui jusque là "soutenait Ségolène". Ce mouvement est incarné en tant que force politique par les élu-e-s au titre de la motion E : "Espoir, fierté d'être socialiste-e-s", motion arrivée en tête le 6 novembre 2008 avec un petit tiers des voix. Cette victoire relative fonde le royalisme sur le terrain, principalement sur la façade Atlantique et le couloir Rhodanien. Le Congrès de Reims marque donc la naissance du royalisme.
"Foutaises !" s'écrit une personne dans la salle. Et un autre petit tiers de la salle acquiesce.

Ségolène Royal
Cette opposition a l'existence même d'un royalisme s'appelle la "ségophobie". Pour un "ségophobe", toute cette histoire n'a rien de politique, il fulmine ! Il s'agit d'une construction médiatique, une baudruche, un ballon, que dis-je ! une Bulle ! Le vent l'emportera. L'homme qui s'est levé pourrait avoir les traits de
Lionel Jospin, en tout cas, il utilise dans cet acte toute son autorité morale : il nous prévient.
Ségolène Royal a de noirs désirs. Désir de plaire, désir d'être adulée, désir de renier la foi. Oui, en vérité je vous le dis : cette femme est un faux prophète. Bulle pour bulle, quand tu le secousses, il mousse, il écume, il fout la frousse : le vrai Lionel Jospin est allé jusqu'à agiter le spectre de la collaboration au soir du 20 Novembre 2008. Ce discours est partout, dans les posts et sur les étals, sur les tréteaux et les tables, autour des urnes. La "ségophobie" a une telle réalité politique qu'elle cimente l'actuelle direction du PS, regroupant toutes les chapelles du Parti contre une seule. Le résultat final, indécis au lieu d'être écrasant, aurait pu faire réfléchir, mais l'infaillibilité est autiste et pourtant elle tourne.

Martine Aubry et Ségolène Royal, à Lille, le 07/06/2007.
Car Ségolène Royal a une doctrine. J'en exposerais quatre points qui me paraissent centraux, puis je montrerai comment la "ségophobie", prisonnière de son incapacité à accepter la réalité de la doctrine royaliste s'enferme dans une impasse.
1. Un fondement de cette doctrine est démocratique : "la parole au peuple". Alors évidemment, si c'était simple, cela ferait longtemps que ce serait fait, c'est donc complexe de donner la parole au peuple. Mais il s'agit d'une volonté politique forte, impérieuse, essentielle, un retour assumé aux idéaux de la révolution de 1789, renouvelés à la lumière des progrès de la technique, en particulier télématiques. Enfin l'exigence de participation est une attente populaire, le peuple est souverain, à nous de trouver les moyens de cette expression. C'est à ce préalable que nous ramènerons des proportions significatives de citoyens à l'exercice de leur devoir : participer à la vie politique.
2. Un deuxième fondement est la "lucidité radicale", et je ne saurais trop vous conseiller de (re)lire
Le Capital pour vous faire une idée sur cette question. Lorsque les dogmes sont invalidés par les faits, il faut changer les dogmes, pas changer les faits. Marx est vivant : voila un fait. Aujourd'hui, pour être lucide il faut comprendre que les problèmes du prochain siècle sont l'eau, le pétrole et le climat, ensuite comprendre que si le peuple ne reprend pas la main sur les processus industriels, on lui vendra avec des profits indus de l'eau, du pétrole et enfin, de l'air. Il est temps de se réveiller avant d'étouffer en cas de défaillance de paiement !
3. Un troisième fondement est la "dignité du travail et dans le travail", de la nécessité pour l'homme de donner un sens à son existence par la transformation de ce qui l'entoure, que cette transformation soit matérielle ou non. Il s'agit d'un droit constitutionnel inscrit dans le préambule de la Constitution de notre République. Ensuite, la dignité dans le travail s'oppose au "nouveau productivisme" et à son cortège de vexations étouffées qui touchent désormais toutes les classes sociales, à l'exception de ceux protégés par le bouclier fiscal, autant dire une infime minorité. Cette revendication renouvellée de dignité permet de résoudre une contradiction rhétorique de la gauche, cause cardinale de la défaite de 2007: comment ne pas faire apparaître la défense des intérêts de travailleurs comme une perspective conservatrice.
4. Le dernier fondement développé ici, c'est "penser globalement, agir localement", cette forme distribuée d'action politique, consubstantielle au développement durable, implique une refonte de notre pensée politique verticale hérité du Léninisme. Recyclé par l'écologie politique dans les années 70, ce décentralisme radical emprunte à des courants marginalisés de la Gauche souvent regroupés de façon simpliste dans l'anarchisme. Cela suppose aussi une transparence, un effort de formation capable de susciter une capacité d'entraînement positive sur le corps social. L'actuelle configuration du royalisme, minorité dynamique, privée de représentation à la tête mais implanté localement sera un terrain d'expérimentation idéal de cet aspect de notre doctrine politique. Sa validation ou sa réfutation en découlera, elle sera décisive en 2011.

Martine Aubry et Ségolène Royal.
En 1993, lorsque Ségolène Royal est ministre de l'Environnement et accouche de son dernier enfant. Selon ses déclarations "pour montrer qu'une femme accédant à des responsabilités pouvait concilier maternité, vie affective et métier", elle autorise des photographes à la montrer au travail dans sa chambre médicalisée, elle y pose aussi avec sa fille. L'irruption de ces clichés provoque une polémique : La Ségophobie est née.
En 1997, elle revendique le perchoir mais s'efface devant Fabius, cette outrecuidance inouïe achève de la représenter pour une arriviste forcenée pour les cercles dirigeants du PS. Elle est nommée secrétaire d'Etat du bras droit de M. Jospin d'alors : M. Allègre. Par sa prise de position contre l'institution et pour les victimes lors des affaires de pédophilie, elle s'aliène une bonne partie des enseignants par la loi de juin 1998. Les enseignants sont une colonne vertébrale du Parti : dès lors pour beaucoup grillée, elle est politiquement insignifiante et la Ségophobie s'enkyste dans une sourde détestation. Les années passent.
Le traumatisme de 2002 fige l'ensemble du Parti dans une attitude de déni, d'absence de remise en question de fond, en particulier de la façon dont on a traité en supplétif nos alliés de la Gauche Plurielle, véritable cause du désastre : favoriser le nucléaire avec les Verts, privatiser comme jamais avec les Communistes... En 2004, Ségolène Royal prend la Région Poitou-Charentes à J-P.Raffarin et se présente en 2006 aux primaires qu'elle remporte et échoue dans la foulée au deuxième tour de l'élection de 2007 avec 47,3% des suffrages, soit a peu de choses près le score de Lionel Jospin au début de sa séquence, avortée en 2002. Et la Ségophobie, intacte, outre son rôle indéniable pendant la campagne présidentielle, resurgit pour bannir la perdante : la Ségolâtrie est une impasse. Tout est tenté pour l'écarter, avec le succès que l'on sait : la "ségophobie" règne rue de Solférino.
La "ségophobie" nie toute pertinence politique à Ségolène Royal, elle la présente comme une arriviste incompétente, uniquement intéressée par son avenir personnel comme en témoigne sa candidature insensée au perchoir en 1997. Enfin démagogique, elle flatte indûment le peuple en se positionnant comme victime, d'ailleurs n'a-t-elle pas pris fait et cause pour les victimes en 1998 contre nos loyaux électeurs enseignants ?
Bien sûr Ségolène Royal est ambitieuse, mais trouver un leader capable de gagner une présidentielle qui n'ait pas d'ambition, autant chercher une carpe qui chasse des lapins ! Enfin pour ceux qui acceptent de reconnaître la validité de son projet politique, il faut lui reconnaître quelques qualités finalement peu répandues : la franchise et la fiabilité. Suivre Ségolène Royal ne vous fait pas l'otage de compromissions permanentes, nous avons une doctrine en constante amélioration, nous avons un leader sûre de sa force et qui n'a pas besoin d'arrangements byzantins pour conquérir le pouvoir.
Que demande le peuple ?
Mais les "ségophobes" ne sont pas préoccupés de ce demande le peuple, ils sont préoccupés de ce qu'il faut au peuple pour son bonheur. La démocratie participative leur apparaît une tartufferie puisque le programme de 2007 était fixé par le Parti dans un texte admirable -- sans relief et bon enfant -- édité avant les primaires. Plus grave, disent les "ségophobes", les manifestations festives où la politique partage la scène avec des artistes sont une évidente manifestation de culte de la personnalité. Enfin, faire scander "Fraternité" par une foule forme une dérive sectaire. Tout ceci relève d'une méprise dont les racines sont chrétiennes, la pensée chrétienne est structurée autour de l'opposition entre la religion, descendante et révélée, et la foi, ascendante et vécue. Permettre l'ascendant du peuple citoyen sur le collège des experts apparaît comme une réhabilitation de la foi.
Oui, le royalisme est fondé sur un socle de croyances positives, et nous revendiquons le droit à l'utopie active, ici et ailleurs. Mais cette croyance n'est pas en une personne, mais en une synthèse politique nouvelle incarnée dans une personne. Cette incarnation est d'ailleurs paradoxale, par exemple elle offre un contraste saisissant avec Barack Obama, orateur flamboyant à la peau noire, démocrate et conservateur. Le royalisme, une pensée de gauche du prochain siècle, s'est incarnée dans un corps de "petite fille sage", oratrice parfois fragile, à la peau blanche, démocrate et idéaliste.

Ségolène Royal au Zénith le samedi 27 septembre 2008
La "ségophobie" est lourdement tributaire de son incapacité à admettre publiquement l'existence de la doctrine royaliste. Même sa réfutation poserait des problèmes rhétoriques puisqu'elle est sensée ne pas exister. La "ségophobie" en est donc réduit à faire ce qu'elle dénonce : personnaliser le débat, ritualiser son opposition sur des totems, tenter des ralliements. Il n'est pas viable de fonder son action politique sur une méprise qui vous mène à faire constamment ce que vous prétendez rejeter. Le phénomène de la "ségophobie" s'apparente à une bulle, toute la "ségophobie" rassemblée est prisonnière à présent de cette bulle et si elle ne la brise pas, le vent l'emportera.