André Bellec est décédé à Senlis (Oise) le 3 octobre 2008. C'était l'aîné du groupe Les Frères Jacques, célèbre dans les années 1950-1960, et le frère de Georges Bellec qui, à partir de 1944, avait formé, avec François Soubeyran et Paul Touraine, ce fameux quatuor comique.

Les frères ont quatre bras et quatre justaucorps. Les frères dits "quatre bras", ce sont les frères lassaliens, ceux des écoles chrétiennes. Les frères en justaucorps, chapeaux et gants blancs, c'étaient Les Frères Jacques. Et il y avait des apparentements entre les deux formations. Car comme tant d'autres groupes, chanteuses (ainsi des Collégiennes de la Chanson), chanteurs, comiques, prestigitateurs, imitateurs, les Frères Jacques ont souvent débuté dans des salles de patronage.
Ils donnaient un spectacle familial, mimant les paroles de leurs chansons, utilisant peu d'accessoires (des parapluies, des brocs d'eau tout de même pour leur fameuse À la saint Médard, mon Dieu qu'il a plu), et les parents pouvaient tranquillement rire en compagnie de leurs enfants.
C'est d'ailleurs dans la salle Saint-Serge, à Angers (Maine-&-Loire), qui abritait le patronage et les leçons de cathéchisme de Marthe Craciun, institutrice de quartier à petite classe unique, que je me suis retrouvé à applaudir à tout rompre leurs facéties. C'était vers la fin des années 1950. La télévision était absente dans les foyers des ménages modestes, on la voyait derrière les vitrines ou au café et les Frères Jacques faisaient salles combles.
Il s'agissait souvent de salles assez minables, sans équipement audiovisuel, et dont les chaises à l'assise repliable claquaient quand les spectateurs se retiraient vers l'unique sortie. On y remettait des médailles aux élèves méritants lors de spectacles de fin d'année, ce qui permettait ensuite de se réunir autour d'un rôti et au tonton Gaston d'entamer une imitation du fameux groupe.
Un pince sans rire. Je ne suis pas sûr que c'était bien André, le Frère en vert (il portait le justaucorps vert), qui m'avait pris en auto-stop, à l'été 67 sur une route qui devait être la route Napoléon, en Isère. Je n'avais pas dix-sept ans (un an de moins que l'amant d'une Dalida de plus de 36 ans) et je n'ai pas osé lui dire que j'allais en Afghanistan, me contentant d'indiquer que la Turquie était ma destination.
« De mon temps, on y allait à pied, » me rétorqua-t-il le plus sévèrement du monde. Mais lorsque sa Deuche s'arrêta, une Coccinnelle qui nous suivait se gara derrière nous. Une jeune femme en descendit, alla vers lui, et il me recommanda. Elle devait me conduire jusqu'à Turin, m'offrant de surcroît une chambre dans un petit hôtel sans que je n'ai rien sollicité.
Il était peu loquace, j'avais du mal à reconnaître en cet austère monsieur vêtu en péquin (en civil) cet ancien militaire qui m'avait fait tant rire dans son costume de scène. Il se peut toutefois qu'il se soit agi de François Soubeyran, le frère en rouge, qui s'était retiré dans la Drôme.
André ou François, en tout cas, merci. Et merci aussi à vos deux complices. Il m'avait dit qu'il était un Frère Jacques m'a ne m'avait pas dit son nom et pour mon compte, trop intimidé, je n'avais osé le lui demander. Les Frères Jacques étaient déjà passés un peu de mode, même s'ils devaient réapparaître au début des années 1980 en remportant de courts, mais francs, succès.
Avec des textes de Jacques Prévert, et des musiques de Kosma, ils débutent une carrière internationale qui ne leur faisait pas dédaigner les petites salles de province, soit par connivence, soit pour interpréter, le soir venu, autour d'une bonne table, avec des amis du cru, des paillardes qui émaillaient parfois, pour d'autres salles, leurs tours de chant.
Pierre Perret n'aurait sans doute pas été vraiment Pierre Perret, et Serge Gainsbourg, Gainsbarre, et Lapointe, Boby, sans les Frères Jacques. Bien sûr, c'est une phrase commode, un cliché convenu. Sans Monthéus, Bruant, voire Mistinguett, pas de Frères Jacques, pourrait-on avancer avec le même aplomb. N'empêche. Les comiques d'alors, Fernand Raynaud, Robert Lamoureux, pourtant fort caustiques à la ville, n'avaient pas cette insolente vitalité à la scène. Le chô-ô-ô-bizness moqué par Jean Yanne allait les reléguer au rayon nostalgie. C'était du temps où les rires n'étaient pas pré-enregistrés, comme en témoigne cette vidéo (La Ceinture).