Le Beaujolais nouveau est arrivé: le cru 2008 de l'amendement Accoyer. C'est ce mois-ci que le gouvernement va boire à notre « santé. » Nous sommes face à l'idéologie de l'expertise, de l'évaluation. Cette alerte est lancée car la manie de l'évaluation menace, une nouvelle fois, de transformer les experts de la psyché en agents de sécurité, en fonctionnaires de l'Etat (de la préfecture.)
Tout en se gardant d'amalgamer souffrance et maladie mentale, on n'apprendra à personne qu'aucune étude n'a encore permis de donner naissance à des traitements efficaces des « maladies de l'existence », que sont les névroses, les dépressions, les angoisses, passions, addictions, volonté de se détruire, etc. Mais aujourd'hui, on veut nous fourguer l'homme comportemental, évalué, quantifié, répondant à une norme. Cela ne vous rappelle rien ? L'idéologie en France, aujourd'hui, elle se veut sécuritaire, en voulant réduire chaque citoyen à un misérable petit tas de neurones, soumis à toutes sortes d'évaluations et de normes.
« Je ne laisserai pas tomber. Pour rien au monde, je veux attaquer la psychanalyse, qui me paraît une des démarches intellectuelles les plus fortes. Mais pour autant je ne veux pas que n’importe qui se déclare psychothérapeute. »
Bernard Accoyer
Car dans l'esprit de notre député, c’était de combattre les psys mal intentionnés, ou mal formés, voire pas formés du tout. Et on comprend son inquiétude, louable à bien des égards. Ce qui dérange, et inquiète, c'est que son inquiétude était un peu trop synchro avec ce qui va suivre :
En septembre 2005, il y a eu la parution du Livre noir de la psychanalyse, un livre haineux, un ramassis d'articles et de chroniques souvent sans rapports les uns avec les autres, rien que pour mettre en doute l'honnêteté de Freud et l'efficacité de la psychanalyse. Egalement de l'hallucinant rapport de l'Inserm, qui, tout en privilégiant un « modèle génétique », nous exhorte à voir dans les énervements excessifs des bébés les signes avant-coureurs d'une délinquance sociale. Ca à l’air rigolo dit comme ça. Mais ne riez pas trop. C'est de vous, de nous tous dont il s'agit. Des preuves ? A la pelle: rappelons-nous des propos déplacés de notre Président de la République sur le caractère génético-hormonal du suicide et des déviances sexuelles. Ainsi que la volonté du Pouvoir, en mai 2007, d'utiliser les tests ADN pour le contrôle des immigrés. Ce n'est pas fini. Cerise sur le gâteau : la proposition faite par Rachida Dati d'envoyer aux assises les fous criminels, autrement dit des personnes incapables de comprendre ce qu'ils ont fait.
De plus, le texte voté est inapplicable. Ce meme article de loi a été voté une première fois, puis remodelé, puis revoté encore. Et au final, une loi hilarante en 2004: le texte est inapplicable car il est purement et simplement contradictoire.
Comme le soulignait le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur :
« Dans un alinéa, il est dit que « tout médecin, psychologue diplômé ou psychanalyste peut se prévaloir du titre de psychothérapeute ». « Puis, ajoute le sénateur, dans un autre, il est stipulé au contraire que "tout professionnel - médecin, psychanalyste, psychologue, psychothérapeute - doit suivre une formation en psychopathologie pour se prévaloir d’un titre. "
Le tout et son contraire.
Si l'idéologie sécuritaire s'est déployée dans le cadre des ministères de la santé et de la justice, il faut souligner qu'elle s'est propagée aussi dans les rangs des fonctionnaires du ministère de l'éducation nationale. Une vraie épidémie.
Même le Conseil d’Etat s’en est ému, critiquant la loi et refusant de signer les décrets. Car, en effet, comment définir une formation minimum. Est-ce à l’université de le faire, les instituts privés, comme dans les auto-écoles ? Si on suit leur raisonnement, l'université formera donc des psychothérapeutes, et l'état officialisera les psychothérapeutes! Ce qui, du point de vue de la psychanalyse, est aberrant.
Et comment, ensuite, faire la différence entre une psychologie très biologisante et celle centrée sur la parole ? Sans parler de la problématique de l’évaluation. Comme si la vie, le sens de la vie, peut être évalué. Qui peut parler à la place de quelqu'un d’autre ?
Lecteur, avec cette loi, on va demander ni plus ni moins à des "spécialistes" de donner un avis sur ce qu'ils ne connaissent pas. Comme si vous demandiez à un expert-comptable de vous énumérer les névroses d’un plombier.
- LE NOUVEL ANE (N°9,
parution sep 2008)
- Le
sommaire
- Au
lecteur, par Jacques-Alain Miller.
- Qui
veut la mort des psys ? Accoyer répond.
- Le
scientisme psycho-psychiatrique et ses victimes, par Agnès
Aflalo.
- Le
Billet de François Leguil : ces tristes
lubies…
- Cahier
des charges concernant l'arrêté pour le titre de
psychothérapeute.
- Polémique : mort aux psys ?
- Le blog de Jean-Pierre
Sueur, Sénateur du Loiret.
Message de Jacques-Alain Miller
Après m’avoir consulté à ce sujet, mon ami Roland Gori a pris l’initiative de rédiger et faire circuler la “Pétition Alerte Rouge”. C’est un appel général à s’unir contre le projet d’arrêté que j’ai critiqué dans ma tribune du Point la semaine dernière. J’ai signé cette pétition, et j’invite les adhérents et amis du Champ
freudien à faire de même. L’heure n’est pas aux “petites différences”, mais au rassemblement.
Le texte incriminé vise à casser les reins au mouvement psychanalytique, en créant subrepticement une nouvelle profession de soi-disants “psychothérapeutes”, formés au rabais (et qui seront aussi employés au rabais) sur des bases exclusivement cognitivistes. Cette politique de ravalement et déqualification, déjà entrée en vigueur en Grande-Bretagne, fait courir au public des dangers manifestes; elle a conduit dans ce pays à la marginalisation des psychanalystes. La fuite qui m’a permis de connaître ce texte, et l’alerte donnée dans les médias, ont déjà permis de percer à jour le guet-apens, prémédité pour le mois d’août. Il s’agit maintenant de faire nombre.
Je prépare la sortie d’un numéro spécial de LNA pour cet été. Il sera aussitôt diffusé aux médias et à la classe politique, puis, au public dès le début septembre. Avant d’autres initiatives.
Jacques-Alain Miller
Pour signer la pétition
Pour voir les signataires
Voir la
pétition
Sauvons la
clinique
Lettre à Madame Roselyne Bachelot, Ministre
de la Santé, de la Jeunesse et des Sports
Par Roland Gori et Alain Abelhauser