Les Parisiens sous l'Occupation est le titre d'une exposition de photographies qui se tient, jusqu'au 1er juillet, à la salle d'exposition de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, 22 rue Malher, dans le 4e arrondissement.
Sont proposées aux visiteurs deux cents photos prises par
André Zucca (1897-1973), dans le Paris occupé par l'armée allemande.
Comme
l'explique Le Monde, qui consacre un bon
article à l'expo (édition du 12 avril 2008), il s'agit, malgré les tourments de la période, de la représentation - en couleur - d'un "Paris idyllique".
"Des enfants font voguer leurs bateaux sur le bassin du Luxembourg, les musiciens de la
Wehrmacht régalent les Parisiens de concerts en plein air, les élégantes font du vélo. des affiches en couleurs enjoignent d'aller voir l'Exposition antibolchevique ou de rejoindre la Légion des volontaires français (LVF) engagée contre l'Armée rouge".
En revanche, continue Philippe Dagen dans le quotidien, "les rafles, les commerces juifs aux vitrines barrées d'inscriptions antisémites, les queues devant les magasins d'alimentation, les V tracés à la peinture blanche sur les murs en signe de résistance après la défaite des nazis à Stalingrad, il ne les voit pas".
Un parti pris artistique ?
Nullement.
En fait, Zucca travaillait à l'époque au "service exclusif" d'un bimensuel allemand nommé
Signal (avril 1940/mars 1945).
Cette revue se chargeait de produire l'apologie de la
Wehrmacht en vingt langues, dont le Français. Toujours selon
Le Monde, "en 1942 et 1943, le tirage de ce magazine de propagande nazie, non diffusé en Allemagne, atteignait 2,5 millions d'exemplaires, dont 800 000 pour la France".
Cette particularité, pourtant majeure, du
pedigree de Zucca, les visiteurs de l'exposition peuvent la découvrir, mais depuis peu et presque par hasard.
En effet, si un avertissement d'un feuillet, négligemment posé au guichet, mentionne bien l'"embauche " de Zucca par
Signal, "organe allemand de propagande nazie", et l'absence avérée dans les photos exposées de "la réalité de l'occupation et de ses aspects dramatiques", c'est que des visiteurs se sont indignés de cet oubli fâcheux (
voir à ce
sujet ce très bon papier de Gérard Lefort dans
Libération).
Pierre Assouline s'attaque lui aussi
sur son blog à cette étonnante exposition.
Il rappelle notamment à ses lecteurs ce que fut
Signal et comment Zucca y "collabora", si les mots ont encore un sens.
Un excellent papier de Yasmine Youssi
dans le JDD pose également la question de la légitimité de l'exposition.
Tous ces articles ont pour avantage de mettre en garde des visiteurs trop pressés et de les prévenir de la nature particulière de l'expo.
Malheureusement, il n'est pas certain que tous ceux qui ont déjà vu, ou qui iront voir, ces photos aient été suffisamment avertis qu'il s'agit de propagande nazie.
Ainsi, pour le
site
Paris Bibliothèques : "Le Paris de Zucca reflète l'incontestable talent du grand professionnel, mais plus encore le regard d'un esthète privilégiant un Paris qui lui est propre".
"Propre" en effet...
Et ce n'est pas l'introduction du catalogue édité pour l'occasion par Gallimard qui offre
un regard plus
critique.
Au-delà des mots et des avertissements, rien ne vaut sans doute, sur ce sujet, des preuves matérielles et des illustrations précises.
Alors, je suppose que vous êtes une majorité à n'avoir jamais feuilleté le moindre numéro de
Signal !
Vous ne pouvez donc pas imaginer ce qu'était à l'époque une revue de propagande nazie.
Eh bien, par "chance", j'ai dans mes archives un exemplaire de
Signal de novembre 1940.
Voici donc quelques photos parues dans
Signal, la revue dont André Zucca fut le "collabo
rateur" régulier et fidèle*.
Il m'étonnerait qu'ensuite vous regardiez de la même manière les si souriants et si colorés "Parisiens sous l'Occupation" de Zucca qu'expose la Ville de Paris...
Couverture de Signal (novembre 1940).
Sommet de Florence entre Hitler et Mussolini en octobre 1940.
Légende : "Le Fürher et le Duce au balcon du Palazzo Vecchio à Florence.
Des fanfares les annoncent aux foules qui saluent d'applaudissements enthousiastes les deux hommes qui sont les fondateurs d'une nouvelle Europe plus heureuse".
Légende : Quatre mois après l'armistice de Compiègne, le Fürher de l'Allemage victorieuse et le maréchal Pétain, chef d'État d'une France qui a subi une accablante défaite se sont donnés la main. Les Français et les Allemands qui ont été témoins de ce fait unique, dans la petite gare de Montloire-sur-le-Loir, en l'après-midi du 24 octobre, ont eu l'impression profonde d'assister à une révision valable pour des siècles des conditions de vie du continent. "C'est en toute liberté a dit ultérieurement le Marécha Pétain, que j'ai déféré à l'invitation du Führer. Il n'y a eu de sa part à mon égard aucun 'dictat', ni aucune pression. Nous avons envisagé une collaboration entre nos deux pays. J'en ai accepté le principe". (Au milieu de l'illustration, le ministre des Affaires étrangères, Von Ribbentrop).
Cette photo d'Hitler et Mussolini dans la salle du Conseil de Florence me glace...
Plus loin dans la revue, reportage
embedded avec les pilotes allemands qui bombardent Londres...
Légende avant le mot FIN : "Où en est-on à Londres ?" De l'appareil, il lui est répondu : "À Londres, le glas de l'enfer fait entendre son lugubre tintement".
Et pour finir justement Paris : le "joyeux" Paris occupé...
Légende : De jeunes Allemandes à Paris. Elles travaillent comme assistantes au service de transmissions téléphoniques à la Commandanture de Paris. Des camarades de l'armée les initient à leur tâche ; le travail fini, ils leur montrent la ville et l'appareil photographique est de la partie.
"...et l'appareil photographique est de la partie".
C'est justement tout le problème.
* La plupart des photos de
Signal n'ayant pas de "crédit", je ne peux pas vous dire si certaines de celles que je publie aujourd'hui sont de Zucca. Par ailleurs, il semble qu'aucune des photos exposées ces jours-ci à Paris ne soient sorties dans
Signal.