Je n'y connais rien en informatique (
et pas beaucoup plus en politique) mais j'ai le droit de vote. Donc le devoir de me poser des questions. Quand j'ai vu qu'on pouvait voter, en France, comme chez les Ricains, sur le top du top des machines à voter électroniques, j'ai un peu commençé à tiquer. Tiquer parce que la dernière élection de Bush a été entachée de scandales, de fraudes même, il paraît. Quelques Américains avaient blâmé les machines électroniques disponibles dans certains états, leur imputant la défaite du président démocrate. D'autres, plus rares, pensaient que le décompte des votes à la main était LA source d'erreur qui avait nuit à la régularité de l'élection.
J'ai donc posé à François Nonnenmacher les questions que j'avais sur le cœur. Ce garçon est intarissable sur le sujet. Et il en connaît un rayon... Vous ne pourrez pas voter sur une machine électronique, la prochaine fois, en disant que vous n'aviez pas été prévenu.

Pourquoi parle t'on de vote électronique en France ? Les urnes, ça n'est plus tendance ?
"Ce qui frappe, sur ce sujet, c'est de voir qui en parle, et pourquoi. L'immense majorité de ceux qui s'expriment sont des électeurs opposés au vote électronique, les deux seuls autres groupes sont les vendeurs de machines qui font leur travail de promotion commerciale, suivis de très près par les rares élus qui se sont fait vendre cette technologie et doivent publiquement assumer leur choix. Mais les décideurs, quelques technocrates du ministère de l'intérieur qui ont imposé le vote électronique sans réflexion, débat ni même besoin, on ne les entend jamais. Quand j'ai commencé à
dénoncer le scandale du vote
électronique en France il y a quatre ans, on n'en parlait pas en France alors que les problèmes étaient non seulement évidents mais déjà vécus dans les pays utilisateurs.
"Il n'y a aucun problème particulier avec les urnes transparentes. Il n'y a eu strictement aucun débat, par même devant la représentation nationale, avant l'introduction des ordinateurs de vote. Débat qui aurait permis de montrer un fait : les machines à voter sont une mauvaise réponse à un problème qui n'existe pas.
Tu as l'air complètement opposé au système, pourtant l'informatique, c'est zéro source d'erreur !
"Il y a un dicton chez les informaticiens : l'informatique n'est pas une science exacte. Si ça l'était, on peut penser que le premier éditeur de logiciels au monde serait connu pour l'infaillibilité de ses logiciels, non ? L'informatique implique nécessairement plusieurs problèmes : il peut y avoir des bogues, des erreurs de programmation, des problèmes de sécurité, l'électronique n'est pas exempte de pannes et, enfin, on peut pirater le logiciel pour truquer l'élection. L'intégralité de ces problèmes a été rencontrée avec les ordinateurs de vote.
"Mais surtout, et c'est là la question fondamentale qui divise les tenants et les opposants au vote électronique, c'est le côté boîte noire qui pose problème. Il est impossible, pour l'électeur, de suivre son bulletin dans l'urne, d'être sûr que son vote est enregistré et sera restitué par la boîte noire comme il l'a exprimé. De même qu'il est rigoureusement impossible, malgré ce que certains croient, aux assesseurs et au président du bureau de vote, de s'assurer que tout fonctionne à la perfection. En cas de problème, ou de fraude, il n'existe aucun moyen de recompter, ni même de détecter un problème, encore moins de prouver quoi que ce soit.
"D'un système d'urne transparente et de bulletins papier, dont le fonctionnement est à la portée d'un gamin de dix ans et que n'importe quel citoyen peut suivre du début à la fin de chaque scrutin partout en France, on nous demande de faire une confiance aveugle à des machines dont on sait qu'elle ne sont ni fiables ni sûres, et dont la conception et le logiciel sont opaques et protégés par le secret industriel. Depuis la généralisation en 1988 de l'urne transparente en France, il n'y a eu aucune annulation de scrutin pour fraude. Avec les boîtes noires électroniques qu'on nous impose, le ministère de l'intérieur a ouvert la voie à la possibilité de frauder de manière indécelable pour qui se renseigne un peu sur le fonctionnement de ces machines.
"Nous avons aujourd'hui, avec les urnes en plexiglas, un système de vote transparent et vérifiable par n'importe quel électeur. Le vote électronique n'est ni transparent, ni vérifiable par l'électeur. En fait, dans le monde aujourd'hui, aucun système électronique ne l'est, pas même ceux qui prétendent contourner le problème en imprimant une trace papier mais en continuant de confier à une boîte noire le soin de compter les voix.
Qui pousse à la conso pour qu'on parte dans le vote électronique ?
"Essentiellement les fabricants de machines à voter. Lesquels commencent à avoir des difficultés à se développer alors que plusieurs pays ont renoncé au vote électronique avant nous. Songez que le premier fabricant européen, le hollandais Nedap, a perdu son agrément dans son propre pays, qui vient de mettre 8000 machines à voter au placard ! Imaginez un instant la France supprimant les certifications sur tous les avions d'Airbus pour question de sécurité, les autres pays ne tarderaient pas à se poser des questions sur la fiabilité de leurs avions. Or c'est exactement ce que vient de faire la Hollande avec Nedap.
"Ensuite, et là ça devient intéressant pour un simple problème de bonne utilisation de l'argent des contribuables, ce sont certains décideurs politiques séduits par deux arguments de vente de ces machines : la possibilité d'avoir les résultats en quelques minutes après clotûre du scrutin, et une supposée diminution des coûts dûe à la suppression du dépouillement manuel. Sur le premier point, on peut se demander si l'on a vraiment besoin de connaître les résultats exacts quelques minutes après la fin du scrutin, sachant qu'on les a déjà avec une bonne fiabilité à la seconde de la fin du scrutin grâce aux sondages de sortie d'urnes, et qu'on les a de manière certaine au bout de quelques heures. Sur le second, certains se plaignent d'avoir à payer des fonctionnaires par manque de volontaires pour dépouiller le scrutin. D'une part on peut se demander quels efforts ils font pour motiver les électeurs à venir dépouiller (pour ma part, je l'ai fait à chaque fois qu'on me l'a demandé), d'autre part on serait en droit de se demander si la démocratie ne vaut pas la dépense et si l'investissement en vaut la chandelle. Or, aucune étude sérieuse ne démontre que le vote électronique est moins cher que le vote papier. Pire, nos voisins Belges qui pratiquent la chose depuis longtemps, ont fini par faire leurs comptes et ont découvert que l'électronique leur coûte trois fois plus cher que le bon vieux vote papier !
Quelle est la probabilité d'un vote électronique d'ici à la prochaine présidentielle ?
"Je l'espère faible mais il est hélas encore un peu tôt pour le dire, même si pour les municipales et les cantonales la progression du vote électronique est stoppée. Elle est même un peu en recul, car l'ambiance est passée de l'ivresse du modernisme à la déception et l'attentisme. Le ministère de l'intérieur avait tenté de
rouler le conseil constitutionnel
dans la farine, mais ce dernier, en préconisant de renoncer provisoirement aux machines à voter et en interdisant l'utilisation de plus d'une machine par bureau de vote, a jeté un froid sur la folle machinerie administrative. Le ministère a suspendu tout nouvel agrément de commune pour le vote électronique, et préconise de ne plus acheter mais louer les machines aux communes agréées. Je le vois comme un signe positif, la défiance généralisée envers le vote électronique commence à gagner les décideurs politiques, et c'est bien. Reste au citoyen à s'intéresser de près, dans sa commune, aux choix de son maire, car c'est désormais là que ça se passe, et que l'argent est dépensé.
Plus de cent mille personnes ont
signé la pétition pour le maintien du vote papier, il serait temps que la classe politique dans son ensemble, y prête attention.
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